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Full text of "Les Jésuites dans les etats barbaresques, Algérie et Maroc"

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LES  JÉSUITES 


DANS 


LES    ÉTATS    BARBARESQUES 


R.   P.  LOUIS   CHARLES 


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LES  JÉSUITES 


SANS 


LES   ÉTATS   BARBARESQUES 

Algérie  et  Maroc 


Ouvrage  posthume 

PUBLIÉ   PAR 

Le    R.    R.    A.    ROSETTE 


BOSTON  COLLEGELIBRARY 
CHESTNUT  HILL,  MASS. 

PARIS 

P.  LETHIELLEUX,  LIBRAIRE-ÉDITEUR 
10,  rue  Cassette,  10 


ON  COLLEGE  UBKAR1 
CHESTNUT  HILL,  MASS. 


NlHIL  0B8TAT   : 

Parisiis,  die  10*  julii,  1914 

Léonce  de  GRANDMAISON. 


Imprimatur  : 
Parisiis,  die  10*  julii,  1914 

P.  F  AGES,  v.  g. 


C4-1 

AVANT-PROPOS 


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L'auteur  des  pages  qui  suivent,  le  P.  Louis 
Charles,  S.  J.,  a  passé  de  longues  années  sur 
la  terre  d'Afrique,  à  Oran,  où  il  a  exercé  un 
fécond  apostolat  et  laissé  un  très  vivant  sou- 
venir. 

A  quelques  pas  du  Maroc,  il  suivait  avec 
intérêt  la  marche  de  la  politique  française, 
qui  tendait  visiblement  à  soumettre  ce  grand 
empire  à  notre  influence  civilisatrice.  Il  rêvait 
sans  doute  de  voir  ses  frères  en  religion  péné- 
trer, à  la  suite  de  la  France,  dans  ce  vaste 
champ.  Peut-être  voulait-il  les  y  inviter,  en 
leur  rappelant  ce  que  leurs  devanciers,  en  des 
temps  moins  heureux,  avaient  fait  et  souffert 
pour  ces  contrées. 

L'ouvrage  était  achevé,  revisé,  approuvé, 
tout  prêt  enfin  à  être  livré  à  l'impression, 
quand  le  vaillant  missionnaire  fut  surpris  par 
la  mort,  en  1911. 

Ses  amis  recueillirent  son  œuvre,  et  Van 
d'eux  se  chargea  de  la  publier  telle  qu'elle 

i 


VI  AVANT-PROPOS. 

était,  sans  y  rien  changer,  laissant  à  l'auteur 
le  mérite  et  la  responsabilité  de  son  travail. 

Or,  la  grande  guerre  éclata  quand  la  der- 
nière feuille  allait  être  tirée.  L' imprimeur  fut 
mobilisé.  L'éditeur,  chargé  à  la  fois  d'un 
collège  et  d'une  ambulance,  ne  sut  pas  trouver 
alors  le  temps  d'achever  l'entreprise.  D'où 
nouvel  arrêt. 

Enfin  le  livre  va  paraître,  au  moment  où, 
sous  la  direction  d'un  chef  éminent,  notre 
action  au  Maroc,  devenue  libre  et  indépen- 
dante, s'exerce  d'une  façon  de  plus  en  plus 
solide  et  féconde.  Il  n'a  donc,  semble-t-il, 
rien  perdu  de  son  actualité.  Puisse-t-il  faire 
lever  une  armée  de  vaillants  apôtres  et  con- 
tribuer à  répandre  et  à  faire  germer,  dans 
cette  terre  si  longtemps  inculte,  la  semence  de 
l'Evangile. 

A.  R. 

Lyon,  8  septembre  1920. 


PRÉFACE 


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Dans  cet  aperçu  historique,  nous  nous 
sommes  proposé  de  retracer,  à  grands  traits, 
les  travaux  et  les  œuvres  des  Jésuites  dans 

9 

les  Etats  barbaresques,  pendant  les  xvic  et 
xvne  siècles.  Comme  on  le  verra,  ils  se  sont 
montrés,  dans  les  situations  les  plus  diverses, 
les  dignes  émules  des  fils  de  saint  François, 
de  saint  Dominique,  de  saint  Vincent  de 
Paul  et  des  intrépides  religieux  Rédemp- 
teurs, des  ordres  de  la  Très- Sainte-Trinité 
et  de  Notre-Dame  de  la  Merci. 

Ce  travail  ne  sera  pas  sans  intérêt,  croyons- 
nous,  aujourd'hui  que  tous  les  regards  sont 
fixés  sur  l'Afrique  du  nord,  et  plus  particu- 
lièrement sur  le  Maroc. 

L.  C. 


-M- 


LES  JESUITES 


DANS 


LES  ETATS  BARBARESQUES 


CHAPITRE  PREMIER 


i 


LES  ETATS  BARBARESQUES,  L  ESPAGNE 
ET  LES  JÉSUITES 


Les  États  barbaresques  comprenaient  cette 
partie  de  l'Afrique  qui  forme  aujourd'hui  la 
Tunisie,  l'Algérie  et  le  Maroc.  Possesseurs 
du  sol,  de  temps  immémorial,  les  Berbères 
furent  refoulés,  vers  la  fin  du  vne  siècle, 
dans  les  régions  montagneuses  de  l'Atlas,  ou 
dans  le  désert,  par  Finvasion  des  Arabes. 
Non  contents  de  subir  le  joug  des  vainqueurs, 
ils  embrassèrent  encore  leur  religion  et  se 
firent  sectateurs  du  Coran. 

Huit  siècles  plus  tard,  les  Maures  d'Espa- 
gne, expulsés  de  la  péninsule  par  Ferdinand 


4  LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

le  Catholique,  vinrent  chercher  un  asile  chez 
leurs  coreligionnaires  de  Berbérie.  Les  Ara- 
bes se  montrèrent  jaloux,  défiants  et  même 
tyranniques  à  l'égard  des  nouveaux  venus.  Ils 
ne  leur  ouvrirent  qu'un  certain  nombre  de 
villes  de  la  côte  et  leur  fermèrent  l'intérieur 
du  pays.  Cette  situation  précaire,  jointe  à  la 
haine  dont  les  exilés  étaient  animés  contre  les 
Espagnols,  les  poussa  à  se  livrer  à  la  pirate- 
rie. Fréquentes  étaient  leurs  descentes  et  leurs 
razzias  sur  le  littoral  de  la  péninsule  et  dans 
les  îles  adjacentes.  Pour  mettre  un  terme  à 
tant  d'audace,  l'Espagne  résolut  de  faire  une 
guerre  sans  merci  aux  corsaires  Maures  et  de 
s'emparer  des  principales  villes  de  la  côte 
qui  leur  servaient  de  repaires. 

En  1497,  le  duc  de  Medina-Sidonia  s'em- 
para de  Melilla,  sur  la  côte  du  Maroc,  et  Don 
Diego  de  Cordova,  de  Mers-el-Kébir,  en  i5o5. 
La  conquête  d'Oran,  en  i5oo„  par  le  cardinal 
Ximenez  de  Cisneros  porta  un  coup  mortel  au 
brigandage  et  rendit  le  calme  et  la  paix  aux 
populations  maritimes  de  la  péninsule. 

Refoulés  loin  des  côtes  d'Espagne,  les  Mau- 
res allèrent  exercer  leur  injuste  métier  sur  le 
littoral  de  la  Sicile  et  de  l'Italie,  répandant 
partout  la  terreur  et  la  désolation.  La  prise 
de  Bougie  et  de  Tripoli  par   Charles-Quint 


CHAPITRE    PREMIER 


leur  inspira  une  crainte  salutaire.  Les  villes 
de  Tunis,  d'Alger  et  de  Mostaganem  s'empres- 
sèrent de  se  déclarer  vassales  de  l'Empereur 
et  promirent  de  renoncer  à  leurs  incursions. 
La  première  terreur  passée,  les  attaques  et 
les  déprédations  se  multiplièrent  plus  que 
jamais.  Le  châtiment  ne  se  fît  pas  attendre. 
Pierre  Navarro  parut  devant  Alger,  à  la  tête 
d'une  forte  escadre.  Les  Algérois  offrirent 
d'humbles  excuses,  délivrèrent  les  esclaves 
chrétiens  et  s'engagèrent  à  payer  pendant  dix 
ans  un  tribut  annuel  au  roi  d'Espagne. 

Peu  confiants  dans  ces  promesses,  les  Es- 
pagnols bâtirent  une  forteresse  sur  un  rocher 
émergeant  des  flots,  situé  en  face  de  la  ville. 
Ils  l'appelèrent  el  Penon  de  Argel.  Cette  place 
forte  était  destinée  à  tenir  les  Algérois  en 
respect  et  à  les  empêcher  de  se  livrer  à  la 
rapine.  En  multipliant  ainsi  les  points  d'oc- 
cupation, Ferdinand  le  Catholique  et  le  car- 
dinal Ximenez  caressaient  le  rêve  d'asseoir 
solidement  la  domination  de  l'Espagne  sur 
toute  l'Afrique  du  Nord.  Ils  avaient  compté 
sans  l'audace  et  le  génie  des  deux  fameux 
aventuriers  Aroudj  et  Aheir-ed-Din,  plus 
connus  sous  le  nom  des  frères  Barberousse. 

Habitués,  dès  leur  jeunesse,  aux  courses 
maritimes,  ils  ne  tardèrent  pas  à  donner  des 


6  LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

preuves  d'une  rare  bravoure  et  à  se  rendre 
redoutables  dans  la  Méditerranée.  En  i5i4,  le 
roi  de  Tunis  accepta  leurs  services  et  Aroudj 
se  fit  fort  de  reprendre  Bougie  aux  Espagnols. 
Ses  espérances  devaient  être  déçues.  Deux 
fois  il  donna  l'assaut  à  la  ville  et  deux  fois  il 
fut  repoussé  avec  des  pertes  considérables. 
Après  ce  double  insuccès,  Aroudj  se  retira  à 
Djijelli,  dont  il  fît  sa  base  d'opérations.  C'est 
là  que  les  Algérois  vinrent  solliciter  son 
concours  pour  la  destruction  de  la  forteresse 
du  Penon.  Il  accourut  à  leur  appel,  entra 
dans  Alger  avec  ses  Turcs,  se  fit  proclamer 
roi  et  étouffa  le  parti  de  l'opposition 
dans  le  sang.  Sans  perdre  de  temps,  il  s'em- 
para successivement  des  'principales  villes  : 
Blidah,  Médeah,  Milianah  et  Ténès.  Il  poussa 
même  ses  conquêtes  jusqu'à  Tlemcen.  Après 
y  avoir  rétabli  sur  son  trône  le  vieux  roi  Abou- 
Zian,  il  l'égorgea  avec  ses  sept  fils  et  se  pro- 
clama roi  de  cette  ville.  A  Tlemcen  comme  à 
Alger,  il  eut  raison  du  parti  des  mécontents, 
en  passant  un  millier  des  principaux  habi- 
tants au  fil  de  l'épée. 

L'Espagne  ne  laissa  pas  d'être  inquiète  de 
la  fortune  surprenante  de  ce  redoutable  ad- 
versaire. Elle  chargea  Don  Diego  de  Vera  de 
s'emparer  d'Alger.   Aroudj   lui   infligea   une 


CHAPITRE   PREMIER  *} 

sanglante  défaite.  Craignant  pour  la  sécu- 
rité d'Oran,  le  marquis  de  Comares,  gouver- 
neur de  cette  place,   marcha  sur    Tlemcen 

9 

Etroitement  cerné  dans  le  Méchouar,  Aroudj, 
pour  échapper  aux  assiégeants,  s'enfuit  pen- 
dant la  nuit,  par  un  souterrain  secret,  traversa 
les  lignes  ennemies  et  s'élança  dans  la  direc- 
tion de  Fez.  Poursuivi,  au  jour,  par  un  déta- 
chement de  soldats  espagnols,  il  fut  rejoint 
après  plusieurs  heures  de  marche  forcée  et 
abattu  d'un  coup  de  pique,  après  une  lutte 
désespérée. 

A  la  nouvelle  de  la  mort  de  son  frère, 
Kheir-ed-Din  se  fit  proclamer  roi  d'Alger. 
Pour  consolider  sa  puissance,  il  fit  hommage 
de  ses  Etats  au  sultan  de  Constantinople  et 
se  déclara  son  vassal.  Sélim  Ier  lui  conféra  le 
titre  de  pacha  et  lui  envoya  un  renfort  de 
deux  mille  Turcs.  Sans  perdre  de  temps, 
Kheir-ed-Din  jura  de  venger  la  mort  d'Aroudj. 
Hugues  de  Moncade  étant  venu  l'assiéger 
dans  Alger  à  la  tête  d'une  puissante  flotte,  il 
le  força  à  se  retirer  après  lui  avoir  fait  subir 
des  pertes  considérables.  Il  se  rua  ensuite  sur 
le  Pefion,  qui  était  «  comme  une  épine  plantée 
dans  le  cœur  des  Algérois  »,  l'emporta  d'as- 
saut, rasa  la  forteresse  et  fonda  définitivement 
la  puissance  maritime  de  la  Piégence  d'Alger. 


8  LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

Pour  le  récompenser  de  ses  éclatants  ser- 
vices, Soliman  l'appela  à  Constantinople,  le 
nomma  Capitan-pacha  et  lui  confia  le  com- 
mandement en  chef  de  la  marine  turque. 

Klieir-ed-Din  s'empressa  d'obtempérer  aux 
ordres  du  sultan.  Avant  de  s'éloigner  d'Alger, 
il  confia  le  gouvernement  de  la  ville  au  rené- 
gat sarde  Hassan-Agha  et  partit  avec  quarante 
galères.  Après  avoir  ravagé  les  côtes  d'Italie, 
il  s'empara,  sur  sa  route,  de  Bizerte,  de  la  Gou- 
lette  et  de  Tunis  dont  il  détrôna  le  roi  Mouley- 
Hassan.  Celui-ci  ayant  appelé  à  son  secours 
Charles-Quint,  l'empereur  accourut  à  la  tête 
de  400  navires,  se  rendit  maître  de  la  ville, 
malgré  une  résistance  acharnée,  rétablit  sur 
son  trône  le  prince  hafside  et  ne  conserva  que 
la  Goulette  (i535). 

Charles-Quint  fut  loin  d'être  aussi  heureux 
dans  la  formidable  expédition  dirigée  contre 
Alger,  en  i54i.  Après  le  débarquement  des 
troupes,  une  horrible  tempête  s'étant  élevée 
soudain,  Hassan  en  profita  pour  refouler  les 
Espagnols  vers  la  mer.  Ceux-ci  n'ayant  pu 
s'embarquer,  un  grand  nombre  d'entre  eux 
périrent  dans  les  flots,  sans  compter  ceux  qui 
perdirent  la  vie  dans  l'assaut  de  la  ville.  Par 
cet  effroyable  désastre,  non  seulement  les  na- 
tions chrétiennes  perdaient  l'espoir  de  briser 


CHAPITRE   PREMIER  9 

la  puissance  turque  dans  la  Méditerranée,  mais 
elles  allaient  se  voir  contraintes  désormais  à 
s'humilier  devant  les  pirates  d'Alger  et  con- 
damnées à  leur  acheter  le  droit  de  commerce 
et  de  navigation  en  leur  payant  d'onéreux  tri- 
buts. Cette  même  année,  Soliman  II  enlevait 
à  Ferdinand  d'Autriche,  frère  de  Charles-Quint, 
la  ville  de  Bude  et  presque  toute  la  Hongrie. 
Au  lieu  de  se  liguer  contre  le  péril  musul- 
man, la  plupart  des  princes  chrétiens  préfé- 
raient se  faire  les  dociles  instruments  de  Lu- 
ther, le  moine  apostat,  pour  mettre  tout  à  feu 
et  à  sang,  en  Allemagne,  et  y  implanter  la  pré- 
tendue réforme.  Humainement  parlant,  jamais 
l'Église  ne  s'était,  peut-être,  trouvée  dans  une 
situation  aussi  critique.  On  se  demandait  avec 
anxiété  de  quel  côté  viendrait  le  secours  pour 
arrêter  le  flot  montant  de  l'hérésie  et  de  l'in- 
vasion sarrasine,  restaurer  la  foi,  la  piété  et  les 
bonnes  mœurs  dans  les  masses  gangrenées  par 
le  vice  et  la  corruption.  Dieu,  dont  les  pro- 
messes sont  infaillibles,  ne  manqua  pas  à  son 
Église.  Pour  tenir  tête  à  l'hérésie,  il  suscita  un 
vaillant  champion  de  sa  cause  dans  la  personne 
d'Ignace  de  Loyola  et  de  la  Compagnie  dont  il 
fut  le  fondateur.  Plus  que  toutes  les  autres 
nations,  la  chevaleresque  Espagne  devait  lui 
fournir  sa  vaillante  épée  pour  briser  la  puis- 


IO         LES   JÉSUITES   AUX    PAYS   BARBARESQUES 

sance  ottomane  et  refouler  le  Croissant  en- 
vahisseur. 

Brillant  capitaine  avant  de  s'enrôler  sous 
l'étendard  de  Jésus-Christ,  Ignace  imprima  à 
son  Ordre  naissant  une  allure  toute  militaire. 
Les  œuvres  opérées  par  ses  premiers  com- 
pagnons, dès  les  débuts  de  leur  apostolat, 
furent  telles  que  les  rois,  les  princes  et  sei- 
gneurs chrétiens  s'empressèrent  à  l'envi  de  faire 
appel  à  leur  précieux  concours  pour  l'évangé- 
lisation  de  leurs  sujets,  l'éducation  de  la  jeu- 
nesse ou  pour  toute  autre  entreprise  destinée  à 
promouvoir  le  bien  de  la  religion  et  de  la  so- 
ciété. C'est  ce  qui  détermina,  en  particulier,  les 
rois  d'Espagne  et  de  Portugal  à  en  faire  leurs 
auxiliaires  les  plus  dévoués  dans  les  Etats 
Barbaresques,  ainsi  que  le  fera  voir  la  suite 
de  ce  récit. 


CHAPITRE  II 

LES    JÉSUITES    PRENNENT    PART   A    L'EXPEDITION 
D'AFRICA   EN   TUNISIE    (i55o) 


Après  la  mort  de  Kheir-ed-Din,  le  dernier 
des  Barberousse,  survenue  en  i&47>  à  Constan- 
tinople,  l'empereur  Charles-Quint  avait  signé 
une  trêve  avec  le  Sultan.  Malgré  cette  suspen- 
sion d'hostilités,  les  côtes  d'Espagne  et  d'Ita- 
lie n'en  continuaient  pas  moins  à  être  ravagées 
par  les  pirates  sarrasins  et  surtout  par  le  fa- 
meux corsaire  Dragut,  digne  émule  de  Barbe- 
rousse. Il  s'était  d'ailleurs  formé  à  son  école 
et  n'avait  pas  tardé  à  mériter  ses  faveurs.  Dans 
son  audace,  il  avait  poussé  ses  courses  jusque 
dans  le  golfe  de  Naples,  s'était  emparé,  sur  son 
passage,  d'une  galère  de  Malte,  dans  le  port 
de  Pouzzoles,  avait  surpris,  pendant  la  nuit,  la 
ville  de  Castellamare,  et  mis  tout  à  feu  et  à 
sang  sur  les  côtes  de  Calabre.  En  possession 
d'un  riche  butin,  il  établit  ses  quartiers  d'hiver 


12         LES    JÉSUITES   AUX    PAYS   BARBARESQUES 

dans  l'île  de  Gelves  et  activa  les  préparatifs 
pour  s'emparer  de  la  ville  d'Africa,,  connue 
aussi  sous  le  nom  de  Mehedia. 

Construite  sur  un  rocher  s'avançant  en  forme 
d'isthme  dans  la  mer,  et  rattachée  au  continent 
par  une  langue  de  terre  comptant  à  peine  deux 
cent  trente  pas  de  largeur,  cette  ville  était 
entourée  de  hautes  et  fortes  murailles,  flan- 
quée de  plusieurs  grosses  tours.  Après  la  prise 
de  Tunis  par  Charles-Quint,  ses  habitants  s'é- 
taient constitués  en  république.  Jaloux  de  leur 
liberté,  ils  souffraient  avec  peine  l'entrée  dans 
leur  port  des  vaisseaux  étrangers,  même  ceux 
du  Grand  Turc. 

Jugeant  la  ville  imprenable  d'assaut,  Dragut 
se  servit  de  la  ruse  pour  arriver  à  ses  fins. 
Les  habitants,  en  proie  à  des  dissensions  intes- 
tines, se  trouvaient  divisés  en  plusieurs  partis. 
Il  réussit  à  gagner  à  prix  d'or  un  des  princi- 
paux magistrats  de  la  cité  qui  lui  en  ouvrit  les 
portes. 

L'audacieux  corsaire  avait  désormais  un 
port  sûr  pour  abriter  ses  vaisseaux,  et  un  lieu 
de  refuge  pour  se  mettre  à  couvert  des  coups 
de  ses  ennemis.  11  renforça  la  garnison  de 
quatre  cents  Turcs,  confia  l'exécution  de  nou- 
velles fortifications  à  Mohamed,  son  homme  de 
confiance,  et  nomma  gouverneur  de  la  place 


CHAPITRE   II  l3 

Hez-Reis,  son  neveu.  Après  avoir  pourvu  à  la 
sécurité  de  sa  nouvelle  capitale,  Dragut  reprit 
la  mer  avec  ses  galères  et  devint  de  nouveau 
la  terreur  de  la  Méditerranée. 

La  prise  d'Africa  par  Dragut  était  un  dan- 
ger permanent  pour  la  Sicile.  Aussi  l'empereur 
Charles-Quint  prit-il,  sans  tarder,  des  mesures 
pour  contenir  l'audace  du  redouté  corsaire.  Il 
donna  l'ordre  à  l'amiral  André  Doria  et  à 
Jean  de  Vega,  vice-roi  de  Sicile,  de  combiner 
leurs  efforts,  pour  s'emparer  de  la  ville.  Doria 
réunit  une  flotte  de  cinquante  voiles  auxquelles 
vinrent  se  joindre  les  galères  du  grand-duc 
de  Toscane  et  celles  du  Pape.  Sur  l'invitation 
de  l'Empereur,  les  chevaliers  de  Malte  équi- 
pèrent aussi  quatre  navires. 

Soucieux  des  intérêts  spirituels  de  l'armée 
expéditionnaire,  Jean  de  Vega  demanda  et 
obtint  comme  aumônier  des  troupes  et  de 
l'hôpital  le  P.  Jacques  Laynez,  un  des  pre- 
miers disciples  d'Ignace  de  Loyola  et  son 
successeur  comme  général  de  la  Compagnie, 
qui  se  trouvait  alors  à  Païenne  *. 

Le  vice-roi  écrivit  en  même  temps  à  saint 


1.  Député  par  le  pape  Paul  III  au  concile  de  Trente 
comme  théologien  du  Saint-Siège,  Laynez  y  jeta  un  si  vif 
éclat  que  les  évêques  suspendaient  les  séances  quand  il  ne 
pouvait  y  assister. 


l4         LES   JÉSUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

Ignace,  à  Rome,  pour  le  prier  d'obtenir  du 
pape  Jules  III  les  pouvoirs  pour  que  les 
troupes  expéditionnaires  pussent  gagner  l'in- 
dulgence du  Jubilé,  tombant  cette  année-là. 

La  flotte  quitta  le  port  de  Palerme  le 
22  juin  i55o.  Le  P.  Laynez  prit  place  sur  le 
vaisseau  du  vice-roi  avec  le  frère  coadjuteur 
Martin  Zornosa,  qui  lui  fut  donné  comme 
compagnon  pour  l'aider  dans  le  soin  des 
malades.  Après  deux  journées  d'heureuse 
navigation,  on  fît  escale,  le  matin  de  la  Saint- 
Jean,  près  de  la  petite  île  déserte  appelée 
Favinana.  Sur  la  demande  du  vice-roi,  le 
P.  Laynez  adressa  la  parole  aux  troupes  réu- 
nies. Il  leur  exposa  les  devoirs  d'un  bon  sol- 
dat chrétien  envers  Dieu,  envers  soi-même, 
vis-à-vis  de  ses  chefs  et  relativement  au 
prochain.  La  flotte  reprit  ensuite  sa  marche 
et,  après  quatre  jours  de  navigation,  arriva 
en  vue  d'Africa. 

Le  28  juin,  dans  la  matinée,  le  débarque- 
ment s'opéra  sans  la  moindre  opposition  de 
la  part  de  l'ennemi.  Après  avoir  dressé  leur 
camp  sur  une  éminence  non  loin  de  la  ville, 
les  troupes  poussèrent  avec  activité  les  tra- 
vaux du  siège.  Malheureusement,  la  maladie 
ne  tarda  pas  à  sévir  dans  leurs  rangs  et  à 
faire  un  grand  nombre  de  victimes.  Les  cha- 


CHAPITRE   II  l5 

leurs  étaient,  en  effet,  accablantes,  sans  comp- 
ter que  les  assiégeants  étaient  obligés  de  tra- 
vailler revêtus  de  leur  armure  pour  parer  à 
toute  surprise  et  repousser  les  attaques  des 
ennemis.  Le  P.  Laynez  et  son  compagnon  ne 
pouvaient  suffire  à  la  besogne  auprès  des 
malades,  et  on  leur  adjoignit  comme  aides 
quatre  religieux  capucins.  Mais  deux  de  ces 
derniers  succombèrent  bientôt  de  fatigue,  et 
les  deux  autres,  gravement  atteints  par  les 
fièvres,  durent  être  transportés  ailleurs.  A 
leur  tour,  chirurgiens,  pharmaciens,  barbiers, 
infirmiers,  au  nombre  de  plus  de  quarante, 
furent  saisis  par  le  fléau  et  plusieurs  périrent. 
Par  une  disposition  spéciale  de  la  Providence, 
le  P.  Laynez  et  le  frère  Zormosa  restèrent 
seuls  valides  à  l'hôpital.  Ils  se  multiplièrent 
auprès  des  malades,  leur  rendant  les  services 
les  plus  humbles.  Grâce  à  leur  zèle  et  à  leur 
dévouement,  la  plupart  des  moribonds  reçu- 
rent les  consolations  de  la  religion  avec 
des  sentiments  touchants  de  repentir  et  de 
résignation  à  la  volonté  de  Dieu. 

Pendant  que  s'activaient  les  préparatifs  du 
siège,  Dragut,  averti  du  danger  que  courait  sa 
capitale,  s'empressa  d'accourir.  Il  débarqua 
pendant  la  nuit,  près  d'Africa,  douze  cents 
soldats  turcs  ou  maures  et  deux  mille  arabes. 


l6         LES    JÉSUITES    AUX    PAYS    BARBARESQUES 

Le  lendemain,  Don  Alphonse  Pimentel  vint 
faire  du  fourrage  et  du  bois  clans  le  voisinage 
avec  un  assez  fort  contingent  de  soldats.  Pour 
parer  à  tout  événement,  Don  Louis  Perez  de 
Vargas,  gouverneur  de  la  Goulette,  reçut  l'or- 
dre de  protéger  les  travailleurs  à  la  tête  d'un 
détachement  de  troupes.  Ils  furent  soudain 
assaillis  par  Dragut  et  ses  Turcs.  Une  mêlée 
effroyable  s'ensuivit.  Inférieurs  en  nombre, 
les  Espagnols,  malgré  leur  bravoure,  ne  tar- 
dèrent pas  à  être  débordés.  Ils  auraient  cer- 
tainement essuyé  une  défaite,  si  Don  Garcia 
de  Tolède,  averti  à  temps,  n'était  accouru  à 
leur  secours  avec  plusieurs  compagnies.  Dra- 
gut fit  des  efforts  désespérés  pour  percer  les 
lignes  ennemies  et  opérer  sa  jonction  avec  les 
assiégés.  Il  se  brisa  contre  la  muraille  de  fer 
que  lui  opposèrent  les  chevaliers  de  Malte  de 
langue  française.  D'autre  part,  l'artillerie  tint 
en  respect  les  renforts  que  les  assiégés  es- 
sayèrent d'envoyer  au  secours  de  Dragut. 
Après  cinq  heures  d'un  combat  acharné,  le 
chef  corsaire  lâcha  pied  et  regagna  en  toute 
hâte  ses  galères.  Il  s'éloigna  pour  chercher 
de  nouveaux  renforts,  mais  ses  démarches 
restèrent  sans  succès. 

Commencés  depuis  deux  mois,  les  travaux 
du  siège  touchaient  à  leur  fin.  Avant  l'assaut 


CHAPITRE    II.  17 

général,  le  P.  Laynez  voulut  faire  gagner  aux 
troupes  l'indulgence  du  Jubilé.  L'annonce  du 
grand  pardon  se  fit  au  son  des  tambours  et 
des  trompettes.  Dans  un  éloquent  discours,  le 
missionnaire  exhorta  les  troupes  à  se  préparer 
pour  recevoir  cette  précieuse  grâce  et  leur 
communiqua  la  lettre  suivante  d'Ignace  de 
Loyola,  annonçant  la  concession  du  Jubilé  : 

«  Ignace  de  Loyola,  général  de  la  Compa- 
gnie de  Jésus, 

«  Aux  illustres  Seigneurs,  aux  nobles  et  cou- 
rageux généraux  et  soldats  et  à  tous  les 
chrétiens  qui  font  la  guerre  en  Afrique  contre 
les  Infidèles,  la  protection  et  le  secours  de 
Jésus-Christ  Notre-Seigneur,  et  en  lui  le  salut 
éternel. 

«  Le  très  excellent  Seigneur  Jean  de  Vega, 
vice-roi  de  Sicile  et  chef  suprême  de  cette 
sainte  expédition,  m'ayantdemandé  par  lettre, 
en  son  nom,  et  au  nom  de  toute  l'armée,  de 
supplier  notre  Très  Saint-Père  le  Pape  Ju- 
les III,  d'ouvrir  pour  vous,  qui  êtes  retenus 
dans  les  pays  infidèles  et  combattez  pour  la 
gloire  du  Christ  et  l'exaltation  de  notre  sainte 
Foi,  le  Jubilé  qu'il  a  ouvert  en  faveur  de  ceux 
qui  viennent  à  Rome  et  y  visitent  certaines 
églises,  Sa  Sainteté,  en  vertu  de  sa  bénignité 
apostolique,  vous  a  accordé  avec  joie  à  vous 

2 


l8         LES   JÉSUITES    AUX   PAYS   BARBARESQUES 

tous  cette  grâce.  Il  faut  donc  que  vous  soyez 
contrits  et  que  vous  vous  confessiez,  afin  que 
vous  combattiez  contre  les  ennemis  de  la 
sainte  Croix  avec  d'autant  plus  d'ardeur,  de 
courage  et  de  force,  que  vous  verrez  plus 
grande  la  libéralité  du  Dieu  très  baut  et  de 
l'Église  son  épouse.  Ainsi  vous  retirerez  les 
plus  heureux  fruits  de  la  guerre,  soit  la  vic- 
toire dans  le  combat,  soit  la  béatitude  éter- 
nelle à  celui  qui  mourra,  après  avoir  obtenu 
le  pardon  de  ses  péchés.  Afin  donc  de  vous 
notifier  l'impétration  de  cette  grâce,  il  m'a 
semblé  bon  dans  le  Seigneur  de  vous  écrire 
cette  lettre  et  de  la  signer  du  sceau  de  notre 
Compagnie. 

«  Donné  à  Rome,  le  7  des  Ides  de  juillet 
i55o  *.  » 

Le  vice-roi  et  les  principaux  chefs  de  l'ex- 
pédition furent  les  premiers  à  donner  l'exem- 
ple. Parmi  eux  on  remarquait  Don  Alphonse 
de  la  Cueva,  gouverneur  de  la  Goulette;  Don 
Ferdinand  de  Tolède,  maître  de  camp  de  l'in- 
fanterie de  Naples;  Don  Alvaro  de  Vega,  maî- 
tre de  camp  des  troupes  de  Sicile  ;  Don  Fer- 
dinand,    neveu    du     vice-roi,   de    nombreux 

1.  Cartas  de  S.  Ignacio,  vol.  II,  p.  250. 


CHAPITRE   II  19 

capitaines  et  la  plupart  des  chevaliers  de  Saint- 
Jean.  L'élan  était  donné.  Le  P.  Laynez  dut 
passer  les  jours  et  quelquefois  même  les  nuits 
à  entendre  les  confessions  des  troupes,  qui 
étaient  en  grande  partie  composées  de  soldats 
originaires  de  Sicile,  de  Naples,  de  Lombar- 
die  et  du  Piémont.  Il  fut  profondément  édifié 
de  la  piété  et  du  sérieux  qu'ils  apportèrent 
dans  l'accomplissement  de  ce  grand  acte  de 
religion. 

L'assaut  général  de  la  ville  fut  fixé  au 
10  septembre.  Les  assiégeants  ayant  appris, 
d'un  transfuge,  que  des  retranchements  inté- 
rieurs avaient  été  construits  derrière  le  front 
où  devait  s'ouvrir  la  brèche,  le  plan  de  com- 
bat fut  aussitôt  changé.  Il  fut  décidé  que  l'at- 
taque commencerait  du  côté  de  la  mer.  Les 
assiégés  avaient  négligé  de  le  mettre  en  état 
de  défense.  A  trois  heures  de  l'après-midi,  les 
galères,  s'étant  mises  en  position,  donnèrent 
le  premier  signal  par  une  décharge  générale 
de  l'artillerie.  Soutenus  par  les  feux  de  trois 
batteries,  les  Espagnols  s'élancèrent  avec  im- 
pétuosité à  l'assaut  des  tours  et  des  remparts. 
Après  plusieurs  heures  d'une  lutte  acharnée, 
la  ville  tomba  en  leurpossession.  Douze  cents 
Turcs  périrent  dans  la  mêlée  et  neuf  mille  ha- 
bitants furent  réduits  en  servitude.  Les  Espa- 


20         LES    JESUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

gnols  comptèrent  cinq  cents  tués  et  près  de 
mille  blessés.  Au  nombre  des  morts  se  trou- 
vaient Don  Fernand  de  Tolède,  colonel  du 
régiment  de  Naples;  Fernand  Lobo,  colonel 
du  régiment  de  Lombardie;  les  capitaines 
More,  Rueda  et  Sumarraga  et  les  chevaliers 
de  Malte  Ulloa  et  Monroy. 

Dans  une  lettre  datée  d'Africa,  14  septem- 
bre i55o,  le  P.  Laynez  s'empressa  de  faire 
part  à  saint  Ignace  de  l'heureuse  nouvelle 
de  la  victoire  remportée  par  les  Espagnols  : 
«  Nous  nous  trouvons  tous,  grâce  à  Dieu, 
en  bonne  santé.  La  grande  nouvelle  que  je 
dois  apprendre  à  Votre  Révérence  est  que 
Notre-Seigneur  a  daigné  mercredi,  10  sep- 
tembre, par  un  secours  tout  spécial  de  sa  di- 
vine Majesté,  nous  accorder  la  prise  de  la 
ville  d'Africa.  Aujourd'hui,  dimanche,  a  eu 
lieu  la  purification  et  la  bénédiction  de  la 
grande  mosquée,  qui  a  été  dédiée  à  saint  Jean- 
Baptiste.  Il  y  a  eu  messe  solennelle  et  j'ai 
prêché  pour  rendre  gloire  à  Dieu  de  l'insigne 
victoire  qui  venait  d'être  remportée  et  tracer 
aux  capitaines  et  soldats  destinés  à  tenir  gar- 
nison dans  cette  ville,  la  ligne  de  conduite  à 
suivre.  Le  baptême  a  été  ensuite  conféré  à 
quatre  enfants  et  à  une  personne  d'âge  mûr, 
blessée  pendant  l'assaut.   Elle  est  morte  le 


CHAPITRE   II  21 

jour  même.  On  espère,  avec  l'aide  de  Notre- 
Seigneur,  tirer  grand  profit  de  la  victoire  pour 
la  sécurité  de  la  Chrétienté,  le  maintien  et 
l'extension  de  la  foi  dans  ces  contrées.  Je  ne 
vous  donnerai  pas  d'autres  nouvelles  pour  le 
moment. 

«  Je  confie  cette  lettre  au  seigneur  Jean 
Osorio,  parent  de  la  vice-reine  de  Sicile  et 
capitaine  de  la  garde  de  Son  Excellence.  Il 
est  si  dévoué  et  si  affectionné  à  notre  Compa- 
gnie que  nous  ne  saurions  lui  témoigner 
trop  de  reconnaissance  et  d'attachement. 
Pour  l'amour  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ, 
donnez-lui  des  marques  de  la  plus  tendre 
charité.  Que  Notre-Seigneur  la  conserve  et 
l'augmente  dans  nos  cœurs  pour  sa  gloire. 

«  De  Votre  Révérence  l'indigne  fils  et  ser- 
viteur en  Jésus-Christ.  Laynez  *.  » 

Le  P.  Laynez  s'occupa  aussitôt  du  choix 
d'un  prêtre  zélé  pour  le  soin  spirituel  de  la 
garnison.  Il  jeta  les  yeux  sur  un  religieux  de 
l'Ordre  de  Saint-Jean  et  lui  adjoignit  cinq 
ou  six  auxiliaires  pour  l'aider  dans  l'exercice 
du  saint  ministère.  Il  lui  procura  en  même 
temps  les  choses  nécessaires  à  la  célébration 
des  mystères  divins.  D'accord  avec  le  vice- 

I.  Cartas  de  S.  Ignacio,  t.  II,  appendice  II,  p.  20. 


22         LES    JÉSUITES    AUX    PAYS    BxVRBARESQUES 

roi,  il  laissa  à  l'hôpital  les  ornements  sacrés 
qu'il  avait  apportés  et  ceux  que  Don  Fernand 
de  Tolède  lui  avait  légués  à  ses  derniers  mo- 
ments. Grâce  à  plusieurs  aumônes  généreuses, 
il  acheta  deux  ornements  et  envoya  centécus 
en  Sicile  pour  se  procurer  différentes  choses 
nécessaires  au  culte. 

Le  vice-roi  nomma  son  fils  Don  Alvaro 
gouverneur  d'Africa  et  y  laissa  une  garnison 
de  quinze  cents  hommes  avec  beaucoup  d'ar- 
tillerie ei  quantité  de  munitions.  Le  25  sep- 
tembre, la  flotte  se  disposait  à  faire  voile  vers 
la  Sicile,  lorsqu'une  horrible  tempête  la  tint 
bloquée  dans  le  port,  pendant  deux  jours  et 
trois  nuits.  La  mer  s'étant  enfin  calmée,  elle 
gagna  le  large  le  6  octobre  et  alla  jeter  l'ancre 
dans  le  port  de  Trapani.  C'est  dans  cette  ville 
que  le  P.  Laynez  prit  congé  des  soldats  au 
milieu  de  l'émotion  générale.  Tous  voulurent 
lui  baiser  la  main  et  recevoir  sa  bénédiction. 
Certains  allèrent  jusqu'à  couper  des  mor- 
ceaux de  ses  vêtements  pour  les  conserver 
comme  souvenir. 

Dans  une  lettre  adressée  de  Trepani,  le 
18  octobre  i55o,  au  pape  Jules  III,  Jean  de 
Vega,  vice-roi  de  Sicile,  fait  en  ces  termes 
l'éloge  de  la  piété  et  du  dévouement  infatiga- 
ble du  P.  Laynez  : 


CHAPITRE   II  a3 

<<  Très  Saint-Père, 

«  Le  Révérend  maître  Laynez,  par  ordre 
de  son  supérieur,  s'est  dépensé  avec  un  zèle 
admirable  dans  l'exercice  de  toutes  sortes 
d'œuvres  de  charité,  pendant  l'expédition 
d'Africa  si  heureusement  terminée.  Se  ren- 
dant à  Rome,  où  il  est  appelé  par  l'obéissance, 
je  l'ai  chargé  d'aller,  de  ma  part,  baiser  les 
pieds  de  Votre  Sainteté  et  vous  entretenir  de 
certaines  choses  qui  se  rapportent  au  service 
de  Dieu  et  au  bien  des  garnisons  de  Rerbé- 
rie.  J'ai  tout  lieu  d'espérer  que  Votre  Sainteté 
fera  bon  accueil  à  ma  demande,  comme  elle  a 
daigné  le  faire,  lorsqu'il  s'est  agi  du  saint  ju- 
bilé qui  a  produit  les  plus  grands  fruits  de 
piété  et  de  sanctification. 

«  Que  Dieu  garde  Votre  Sainteté  de  lon- 
gues années  pour  l'heureux  gouvernement  de 
l'Eglise  universelle.  » 

A  son  arrivée  dans  la  ville  éternelle,  le 
P.  Laynez  s'empressa  d'accomplir  sa  mission. 
Il  fut  reçu  avec  des  effusions  de  joie  par  le 
Souverain  Pontife,  qui  se  fit  raconter  dans  le 
détail  l'expédition  d'Africa.  Le  zélé  religieux 
fit  ensuite  part  à  Ignace  de  Loyola  du  désir, 
maintes  fois  exprimé  par  le  gouverneur  de  la 
Goulette,  d'avoir  quelques  Pères  pour  le  soin 


24         LES   JÉSUITES   AUX    PAYS    BARBARESQUES 

spirituel  de  la  garnison.  Le  général  de  la 
Compagnie,  n'ayant  personne  sous  la  main, 
se  vit  à  son  grand  regret  dans  l'impossibi- 
lité de  faire  à  cette  demande  un  accueil  favo- 
rable. 

Le  Concile  de  Trente  ayant  repris  ses  tra- 
vaux, le  ier  mai  i55i,  le  P.  Laynez  fut  appelé 
à  occuper  de  nouveau  le  poste  de  théologien 
du  Saint-Siège  dans  ces  assises  solennelles 
de  la  chrétienté.  Il  y  fit  non  moins  grande 
figure  que  dans  les  précédentes  sessions, 
Aussi,  lorsque  Ignace  de  Loyola  rendra  sa 
noble  et  vaillante  âme  à  Dieu,  le  3i  juillet  i556, 
le  P.  Laynez  sera-t-il  appelé  à  succéder  au 
fondateur  de  la  Compagnie  de  Jésus,  dans  la 
haute  et  importante  charge  de  général. 


CHAPITRE  III 

LES  JÉSUITES  PRENNENT  PART  A  UNE  NOUVELLE 
EXPÉDITION  ENVOYÉE  AU  SECOURS  d'aFRICA 
(  1 55 1  ) .  —  PLAN  D  IGNACE  DE  LOYOLA  POUR 
DÉRARRASSER  LA  MÉDITERRANÉE  DES  COR- 
SAIRES. —  SON  ARDENT  DÉSIR  d'ÉVANGÉLISER 
LA    RARBARIE. 


Soliman  fut  vivement  affecté  de  la  perte  de 
la  ville  d'Africa.  La  prise  de  cette  place  forte 
par  les  Espagnols  ne  pouvait  que  faciliter 
leur  domination  sur  tout  le  nord  de  l'Afrique. 
Aussi  résolut-il  de  la  reconquérir,  coûte  que 
coûte.  Il  confia,  à  cet  effet,  à  Sinan-Pacha  le 
commandement  d'une  flotte  de  cent  douze  ga- 
lères et  de  trois  galions.  Dragut  faisait  partie 
de  l'expédition.  Les  Turcs  essayèrent,  sur  leur 
passage,  de  s'emparer  de  Malte;  mais  les 
chevaliers  leur  opposèrent  une  résistance 
héroïque  et  les  forcèrent  à  s'éloigner.  Ils 
furent  plus  heureux  devant  Gozo  et  Tripoli, 
qui  tombèrent  entre  leurs  mains. 

Grand  fut  l'effroi  dans  toute  la  Sicile  à  la 


26         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

nouvelle  de  l'approche  de  la  flotte  ottomane. 
Craignant  pour  la  sûreté  de  la  ville  d'Africa, 
point  de  mire  de  l'expédition,  le  vice-roi  de 
Sicile  fit  équiper  à  la  hâte  quinze  galères  pour 
lui  envoyer  des  renforts.  Il  confia  à  Antoine 
Doria  le  commandement  de  la  flottille.  Jean 
de  Vega  demanda  au  recteur  du  collège  des 
Jésuites  de  Messine  un  aumônier  pour  les 
troupes  en  partance.  Le  P.  Nadal  *,  un  des 
sujets  les  plus  éminents  delà  Compagnie  nais- 
sante, reçut  ordre  de  suivre  l'expédition.  On 
lui  donna  pour  compagnon  le  frère  Scolasti- 
que  Isidore  Bellino,  régent  de  philosophie. 
Il  n'était  pas  encore  prêtre,  il  est  vrai,  mais  il 
pourrait  rendre  de  grands  services  dans  le 
soin  des  malades  et  surtout  pour  l'évangélisa- 
tion  des  soldats,  étant  doué  d'un  talent  remar- 
quable pour  la  parole. 

La  flottille  quitta  le  port  de  Messine  au  com- 


1.  Né  à  Majorque,  en  1507,  d'une  noble  famille.  Il  fut 
condisciple  des  PP.  Laynez  et  Salmeron  à  l'Université 
d'Alcala.  De  là,  il  se  rendit  à  Paris  pour  y  étudier  la  théo- 
logie. Intelligence  vive,  il  avait  tout  ce  qu'il  fallait  pour  les 
grandes  entreprises.  Il  était  très  versé  dans  les  langues 
latine,  grecque  et  hébraïque,  et  dans  les  mathématiques.  A 
Paris,  Ignace  de  Loyola  se  servit  de  Pierre  Lefèvre  et  de 
Laynez  pour  le  gagner  à  sa  noble  entreprise.  Une  lettre  de 
François-Xavier  finit  par  le  décider  à  quitter  le  monde.  Il 
se  rendit  à  Rome,  où  il  fit  les  Exercices  spirituels,  et  entra 
dans  la  Compagnie  en  1546. 


BGK  rON  COLLEGt   Lil 

OltSÏNUT  hiLL.  Î/ASS, 

CHAPITRE   III  27 

mencement  de  juillet  i55i.  Le  P.  Nadal  et  son 
compagnon  avaient  pris  place  dans  la  galère 
du  commandant  Antoine  Doria.  La  traversée 
s'annonçait  sous  les  plus  heureux  auspices 
lorsque,  le  4  juillet,  une  horrible  tempête 
éclata  soudain  dans  le  voisinage  de  l'île  Lam- 
padosa.  Des  quinze  galères,  huit  furent  proje- 
tées contre  les  rochers  par  la  violence  des 
flots.  Parmi  ces  dernières,  se  trouvait  celle  de 
Doria.  La  plus  grande  partie  des  soldats  qui  la 
montaient  furent  ensevelis  dans  l'abîme.  Les 
quelques  survivants  essayèrent  de  grimper 
sur  un  rocher  situé  dans  le  voisinage  pour 
échapper  à  la  mort.  De  ce  nombre  étaient  le 
P.  Nadal  et  le  P.  Isidore  Bellino.  Mais  la 
galère  qu'ils  venaient  de  quitter,  ayant  été  pro- 
jetée contre  ce  rocher  par  la  fureur  des  flots, 
broya  un  bras  au  jeune  régent.  Balayé  par  les 
vagues,  il  tomba  à  la  mer  où  il  se  débattit 
quelque  temps,  puis,  à  force  de  courage  et  d'é- 
nergie, avec  le  bras  resté  valide,  réussit  à  se 
hisser  dans  une  galère.  Il  tomba  alors  à  ge- 
noux et  se  mit  à  prier  avec  ferveur  ;  mais  quel- 
ques instants  après  le  navire  fut  brisé  contre 
les  écueils  et  Isidore  Bellino  *  disparut  dans 
l'abîme. 

1.    De    son   vrai  nom,  Isidore   Sbrand.    C'était  un  jeune 
homme  de  grande  valeur   et  de  beaucoup  de  talent.  Né  à 


28         LES   JÉSUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

La  tempête  s'étant  enfin  apaisée,  les  bâti- 
ments en  état  de  tenir  la  mer  continuèrent 
leur  marche  vers  Africa.  Un  des  premiers  soins 
du  P.  Nadal,  à  son  arrivée,  fut  de  mettre  le 
vice-roi  de  Sicile  au  courant  des  tristes  et 
lamentables  événements  dont  nous  venons  de 
parler.  «  Fasse  la  divine  Bonté,  disait-il,  en 
terminant,  que  ce  naufrage  ait  procuré  le  salut 
éternel  à  ceux  qui  ont  péri,  car  ils  ont  eu  le 
temps  de  reconnaître  leurs  péchés  et  d'en  de- 
mander pardon.  Puisse-t-il  imprimer  à  nous 
qui  sommes  saufs  un  grand  sentiment  de 
crainte,  afin  que  nous  n'offensions  jamais 
Dieu.  D'Africa,  le  7  juillet  i55i.  » 

Le  P.  Nadal  écrivit  par  la  même  occasion 
au  P.  Vinck  *,  recteur  du  collège  de  Messine, 
pour  lui  faire  part  de  la  triste  fin  de  son  jeune 
et  infortuné  compagnon.  En  attendant  l'arri- 
vée de  la  flotte  turque,  le  Père  se  dépensa  avec 
un  zèle  infatigable  auprès  des  soldats  et  des 
malades  de  l'hôpital.  Il  donnait  aussi  des  con- 


Rome  de  parents  allemands,  il  fut  un  des  premiers  qui  en- 
trèrent dans  la  Compagnie  de  Jésus  après  sa  fondation.  Il 
étudia  les  lettres  et  la  philosophie  à  Paris  et  à  Coïmbre,  en 
Portugal.  En  1548,  Ignace  de  Loyola  l'envoya  en  Sicile  pour 
être  un  des  fondateurs  du  collège  de  Messine. 

1.  Né  à  Butersein,  en  Brabant,  il  entra  dans  la  Compa- 
gnie en  1545,  à  Louvain,  fit  profession  le  29  juin  1556  et 
mourut  à  Bologne  en  1576. 


CHAPITRE   III  29 

férences  aux  prêtres  de  la  ville  et  fut  assez 
heureux  pour  en  ramener  plusieurs  à  une  vie 
plus  régulière  et  plus  sacerdotale. 

Les  succès  remportés  par  la  flotte  turque 
avaient-ils  exalté  l'ambition  de  Soliman  ?  Le 
fait  est  que,  changeant  soudain  de  tactique,  il 
abandonna  l'expédition  d'Africa  pour  conti- 
nuer à  étendre  ses  conquêtes  en  Europe.  Les 
circonstances  étaient  d'ailleurs  favorables.  Le 
roi  de  France,  François  Ier,  avait  conclu  avec 
lui  un  traité  d'alliance,  l'engageant  à  unir  ses 
efforts  aux  siens  contre  l'empereur  d'Allema- 
gne, leur  ennemi  commun.  Les  Turcs,  consi- 
dérés jusqu'alors  comme  des  barbares  et  les 
ennemis  jurés  dunom  chrétien,  entraient  de  la 
sorte  dans  le  concert  de  la  politique  et,  spec- 
tacle plus  étrange  encore,  devenaient  les  alliés 
et  les  auxiliaires  du  roi  très  chrétien. 

L'attaque  d'Africa  n'étant  plus  à  redouter, 
le  P.  Nadal  retourna  à  Messine,  et  y  reprit  ses 
travaux  accoutumés.  C'est  là  qu'il  reçut,  l'an- 
née suivante  (6  août  i552),  un  mémoire  im- 
portant élaboré  par  Ignace  de  Loyola,  dans 
lequel  le  valeureux  capitaine  traçait  avec  un 
art  consommé  tout  un  plan  de  campagne  pour 
briser  la  puissance  du  Grand  Turc,  rendre  la 
paix  à  la  chrétienté,  détruire  le  fléau  de  la  pi- 
raterie et  ouvrir  enfin  à  l'Espagne  une  ère  de 


3o         LES   JESUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

prospérité  stable.  Sachant  le  P.  Nadal  très  en 
faveur  auprès  du  vice-roi  de  Sicile,  Ignace  de 
Loyola  le  priait  de  se  servir  de  la  puissante 
entremise  de  ce  dernier  pour  faire  parvenir 
son  mémoire  à  l'empereur  Charles-Quint  en 
personne. 

Ignace  énumère,  tout  d'abord,  les  raisons 
qui  doivent  déterminer  l'Empereur  à  créer  une 
puissante  flotte  contre  les  Turcs. 

«  i°  La  gloire  de  Dieu  et  le  salut  des  âmes 
l'exigent.  Qui  ne  serait  profondément  attristé 
en  voyant  cette  multitude  de  chrétiens  de  tout 
âge,  traînés  en  captivité  et  reniant  en  grand 
nombre  la  foi  au  milieu  des  infidèles? 

«  2°  Le  compte  que  devront  rendre  un  jour  à 
Dieu  les  princes  à  qui  incombe  le  devoir  d'em- 
pêcher que  tant  d'âmes  rachetées  par  le  sang 
de  Jésus-Christ  ne  tombent  entre  les  mains 
des  infidèles  pour  y  renier  leur  foi. 

«  3°  On  tirerait  ainsi  d'un  grand  péril  la  chré- 
tienté exposée  aux  courses  incessantes  des 
Turcs,  qui  commencent  à  être  redoutables  sur 
mer,  sans  compter  qu'ils  jettent  le  brandon 
de  la  discorde  entre  les  princes  chrétiens  en 
prenant  parti  pour  les  uns  contre  les  autres. 
Nous  en  avons  eu  un  triste  et  lamentable 
exemple  dans  la  dernière  guerre  (i55i)  déclarée 
à  l'empereur   (Charles-Quint)  par  le   roi  de 


CHAPITRE    III  3l 

France  (Henri  II).  C'est  à  l'instigation  de  ce 
dernier  que  la  flotte  turque  s'est  emparée  de 
la  ville  et  de  la  forteresse  d'Augusta.  De  là 
elle  se  jeta  sur  Malte  et  sur  les  côtes  d'Afri- 
que, où  elle  se  rendit  maîtresse  de  Tripoli  que 
lui  livrèrent  les  chevaliers  de  Malte.  Les  plus 
coupables  parmi  ces  derniers  furent  deuxFran- 
çais.  La  loyauté  des  Espagnols  leur  coûta 
cher,  puisque  quatre  cents  d'entre  eux  furent 
passés  au  fil  de  l'épée.  On  dit  que  les  Turcs 
voulurent  se  venger  de  la  prise  d'Africa.  Ce 
qui  est  sûr,  c'est  qu'ils  entreprirent  cette 
campagne  sur  l'instigation  du  roi  de  France 
dont  les  ambassadeurs  se  trouvaient  sur  la 
flotte  ottomane. 

«  4°  Ainsi  prendraient  fin  les  émeutes  et  les 
révoltes  sans  cesse  renaissantes  dont  le 
royaunie  de  Naplesest  le  théâtre.  Ne  pouvant 
plus  compter  sur  le  Grand  Turc,  les  agitateurs 
et  les  révolutionnaires  ne  pourraient  pas  da- 
vantage espérer  du  secours  par  mer  du  côté  de 
la  France.  Cette  flotte  maintiendrait  la  paix 
non  seulement  dans  le  royaume  de  Naples, 
mais  encore  en  Italie,  en  Sicile  *  et  dans  les 
autres  îles  de  la  mer. 

1.  En  1552,  Pierre  de  Tolède  étant  vice-roi  de  Naples,  et 
Ferdinand  de  Sanseverino  gouverneur  de  Palerme,  ce  der- 
nier fit  appel  à  la  flotte  turque,  alors  sous  le  commandement 


32         LES   JÉSUITES    AUX    PAYS    BARBARESQUES 

«  5°  Le  roi  de  France,  ne  voyant  plus  la  pos- 
sibilité d'avoir  l'appui  de  la  flotte  turque,  se- 
rait aussi  moins  remuant,  et  se  trouverait  trop 
faible  sur  mer  pour  venir  nous  attaquer. 

«  6°  Ainsi  prendraient  fin  les  dévastations  et 
les  ravages  exercés  parles  Turcs  en  Espagne 
et  en  Italie  :  la  flotte  ottomane  n'oserait  plus 
entrer  dans  nos  ports.  Pour  connaître  le  nom- 
bre et  la  grandeur  des  maux  que  nous  causent 
les  corsaires,  il  suffit  de  se  rappeler  ce  qui 
s'est  passé,  ces  deux  dernières  années,  en  Si- 
cile et  dans  le  royaume  de  Naples. 

«  7°  Le  trajet  d'Espagne  en  Italie  deviendrait 
sûr,  pour  le  plus  grand  bien  général  de  ces 
royaumes  et  l'avantage  des  particuliers  qui  ont 
beaucoup  à  souffrir  de  l'insécurité  de  la  mer. 

«  8°  Avec  une  puissante  flotte  sillonnant  la 
Méditerranée,  on  pourrait  reconquérir  les 
points  perdus,  s'emparer  des  principales  villes 
des  côtes  d'Afrique  et  de  Grèce,  conquérir 
d'autres  terres  des  infidèles  et  ouvrir  un  che- 
min à  la  pénétration  de  l'Evangile. 

«  9°  La  création  d'une  pareille  flotte  contri- 


de  Rusten-Pacha,  pour  s'emparer  de  Naples.  La  trahison 
ayant  été  découverte,  Sanseverino  s'enfuit  à  Venise,  et  la 
flotte  turque  reprit  le  chemin  de  Constantinople.  Près  de 
l'île  de  Ponza,  elle  rencontra  la  flotte  d'André  Doria,  l'atta- 
qua et  lui  prit  sept  galères. 


CHAPITRE    III  33 

huerait  grandement  à  l'honneur  et  à  la  gloire 
de  Sa  Majesté,  parmi  les  fidèles  comme  parmi 
les  infidèles.  Elle  lui  permettrait  de  prendre 
l'offensive  et  d'attaquer  ceux-ci  chez  eux,  au 
lieu  d'en  être  réduit  à  défendre  son  propre 
territoire.  » 

Dans  la  seconde  partie  de  son  mémoire, 
Ignace  indique  les  sources  où  l'Empereur 
pourrait  trouver  les  fonds  nécessaires  à  la 
création  de  cette  flotte  : 

«  i°  Les  revenus  provenant  des  domaines 
de  Sa  Majesté  pourraient  y  être  consacrés.  Il 
pourrait  faire  appel  à  la  générosité  des  ordres 
religieux  dont  les  revenus  sont  plus  que  suf- 
fisants pour  l'entretien  de  leurs  sujets,  par 
exemple,  l'Ordre  de  Saint-Jérôme,  de  Saint- 
Benoît  et  celui  des  Chartreux.  Les  revenus  des 
abbayes  de  Sicile  et  du  royaume  de  Naplesne 
possédant  pas  de  religieux  pourraient  égale- 
ment être  affectés  à  cette  entreprise. 

«  2°  Les  évêchés  de  ses  Etats  avec  leurs 
chapitres  pourront  également  contribuer  à 
l'armement  des  galères,  pour  le  plus  grand 
bien  de  la  chrétienté. 

«  3°  Les  quatre  grands  Ordres  militaires, 
conformément  à  leur  institution,  pourront  coo- 
pérer à  la  formation  de  cette  flotte  en  fournis- 
sant des   hommes  et  de  l'argent.   Il  suffirait 

3 


34         LES    JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

pour  cela  de  demander  au  Pape  l'autorisation 
de  traiter  avec  les  chefs  d'Ordre. 

«  4°  Les  grands  d'Espagne  et  de  ses  Etats 
pourraient  avantageusement  y  consacrer  une 
partie  de  l'argent  qu'ils  dépensent  en  plaisirs, 
fêtes,  amusements,  luxe  et  commodités  de  tou- 
tes sortes,  et  ce  ne  serait  que  justice,  s'ils  ne 
veulent  pas  y  contribuer  de  leur  personne. 

«  5°  En  s'entendant  entre  eux,  les  gros  com- 
merçants pourraient  également  équiper  bon 
nombre  de  galères,  qui  serviraient  à  la  fois 
pour  leur  commerce  et  le  bien  de  la  chrétienté. 

«  6°  Les  villes  de  ses  Etats  et  plus  particuliè- 
rement les  villes  maritimes  qui  souffrent  des 
incursions  des  Turcs,  des  Maures  et  des  cor- 
saires pourraient  avantageusement  consacrer 
à  Tachât  de  galères  une  partie  de  leurs  biens 
qui  risquent  d'être  pillés,  ou  encore  l'argent 
destiné  à  l'entretien  des  garnisons  ;  car,  une 
fois  que  la  flotte  sillonnera  la  mer,  elles  n'auront 
plus  besoin  d'être  gardées,  mais  pourront  va- 
quer librement  à  leur  commerce.  Les  royau- 
mes de  Naples  et  de  Sicile  seraient  tenus  d'y 
contribuer  pour  une  plus  large  part. 

«  7°  Le  roi  de  Portugal  pourrait  se  procurer 
pour  la  même  fin  un  certain  nombre  de  ga- 
lères. 

«  8°  Les  seigneuries  de  Gênes,  de  Lucques  et 


CHAPITRE   III  35 

de  Sienne  pourraient  également  y  contribuer, 
vu  que  celle  de  Venise  ne  le  peut. 

«  9°  Le  duc  de  Florence,  en  prenant  les 
mêmes  moyens  et  en  faisant  appel  tant  aux 
séculiers  qu'aux  réguliers,  pourrait,  comme 
le  roi  de  Portugal,  faire  quelque  chose. 

«  io°  Enfin  le  Pape  pourrait  aussi  lui  venir 
en  aide  en  agissant  de  la  même  façon  dans 

r 

ses  Etats. 

«  Tous  ces  secours  réunis  seraient  certaine- 
ment suffisants  pour  mettre  à  la  mer  de  deux 
à  trois  cents  voiles  destinées  à  la  défense  de 

la  chrétienté.  » 

Rome,  6  août  i552. 

On  le  voit,  le  plan  proposé  par  saint 
Ignace,  pour  briser  la  puissance  ottomane,  dif- 
fère peude  celui  qu'adopta,  vingt  ans  plus  tard, 
Juan  d'Autriche,  le  glorieux  vainqueur  de  Lé- 
pante  (7 octobre  1571).  Son  mémoire  parvint-il 
jusqu'à  Charles-Quint?  Nous  l'ignorons.  S'il 
eût  été  mis  à  exécution  du  vivant  du  grand  Em- 
pereur, la  terreur  des  Turcs  et  le  protecteur  de 
la  chrétienté,  le  triomphe  de  Lépante  aurait 
été  certainement  moins  coûteux,  et  les  résul- 
tats en  eussent  été  plus  durables. 

L'ambition  d'Ignace  en  rêvant  la  création 
d'une  grande    Armada  destinée   à  maîtriser 


36         LES    JÉSUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

la  puissance  turque  lui  faisait  entrevoir  l'es- 
poir d'une  autre  conquête  infiniment  plus 
glorieuse  et  plus  chère  à  son  cœur  d'apôtre. 
Nous  voulons  parler  de  l'extension  du  règne 
de  Jésus-Christ  dans  ces  contrées,  autrefois  si 
chrétiennes  et  malheureusement  courbées  de- 
puis des  siècles  sous  la  domination  dégradante 
du  Croissant.  De  là  sa  sollicitude  pour  promou- 
voir l'étude  de  la  langue  arabe  dans  le  collège 
de  Messine.  Plusieurs  scolastiques  l'étudiaient 
avec  ardeur  sous  la  direction  d'un  noble  sarra- 
sin. Ce  dernier  avait  accompagné  en  Sicile  le 
roitelet  de  l'île  de  Gelves  qui  était  venu  sollici- 
ter l'appui  et  la  protection  de  l'Espagne.  Ce 
prince  promettait  de  laisser  pleine  et  entière 
liberté  de  prêcher  l'Évangile  et  de  construire 
des  églises,  à  la  condition  que  les  Sarrasins  ne 
seraient  pas  contraints  d'embrasser  le  christia- 
nisme. 

Vers  le  même  temps,  l'évêque  de  Malte  solli- 
citait la  création  d'un  collège  de  la  Compagnie 
dans  l'île.  Saint  Ignace  en  avisa  le  P.  Jérôme 
Domenech  et  le  pressa  de  réaliser  au  plus 
tôt  cette  fondation.  Il  lui  enjoignait  en -même 
temps  d'annexer  à  ce  collège  des  cours  d'arabe 
pour  la  formation  de  missionnaires  destinés 
au  pays  de  Barbarie.  Le  projet  souffrait  moins 
de  difficulté  que  partout  ailleurs,  le  dialecte 


CHAPITRE   III  3^ 

maltais  ayant  de  grandes  ressemblances  avec 
l'arabe.  Le  P.  Bobadilla  et  quelques  autres 
Pères  étaient  déjà  désignés  pour  entreprendre 
cette  fondation  lorsqu'un  différend  survenu  en- 
tre l'évêque  et  les  chevaliers  de  Saint-Jean  vint 
faire  échouer  le  projet.  Plusieurs  autres  Pères, 
et  parmi  eux  le  P.  Christophe  de  Mendoza, 
étaient  également  sur  le  point  de  s'embarquer 
pour  la  Goulette,  où  ils  étaient  impatiemment 
attendus  par  le  gouverneur,  Alphonse  de  Men- 
doza, mais  des  événements  imprévus  s'oppo- 
sèrent à  leur  départ. 

Ces  divers  contre-temps  ne  firent  pas  aban- 
donner à  saint  Ignace  le  projet  de  la  créa- 
tion d'un  petit  collège  arabe.  La  fondation  de 
Malte  n'ayant  pas  abouti,  il  écrivit  au  P.  San- 
chius  Occhioa,  recteur  de  Palerme,  pour  le 
prier  d'entreprendre  cette  œuvre,  sur  laquelle 
il  comptait  beaucoup  pour  la  conversion  des 
régions  barbaresques.  Le  recteur  s'empressa 
d'obtempérer  à  ces  désirs.  Les  cours  d'arabe 
s'ouvrirent  dans  le  courant  de  l'année  i555 
avec  cinq  étudiants.  Trois  étaient  des  en- 
fants arabes  faits  captifs  par  le  vice-roi  et 
donnés  au  collège.  Les  deux  autres  étaient  des 
scolastiques  de  la  Compagnie.  L'un,  Gaspard 
Sanchez,  était  né  à  Tripoli,  où  il  avait  passé 
les  sept  premières  années  de  son  existence. 


38         LES    JÉSUITES    AUX    PAYS    BARBARESQUES 

L'autre  était  de  Malte  dont  le  dialecte,  comme 
nous  l'avons  déjà  remarqué,  se  rapproche 
beaucoup  de  l'arabe.  Ils  avaient  pour  profes- 
seur un  musulman  fort  versé  dans  cette  lan- 
gue. Sous  sa  direction,  les  deux  jeunes  jésuites 
firent  des  progrès  assez  rapides  ;  ils  furent  bien- 
tôt à  même  de  parler  convenablement  l'arabe 
et  même  de  prêcher  en  cette  langue.  Deux  des 
enfants  étant  tombés  malades  quelque  temps 
après,  le  minuscule  collège  arabe  de  Palerme 
disparut  après  une  durée  éphémère.  Les  grands 
projets  de  conquêtes  évangéliques  en  Barba- 
rie devaient  s'évanouir  à  leur  tour,  par  suite 
de  l'abandon  fait  par  l'Espagne  de  la  plupart 
des  places  fortes  qu'elle  possédait  sur  les  cô- 
tes barbaresques. 


CHAPITRE  IV 


t 


LES  JESUITES  PRENNENT  PART  A  L  EXPEDITION 
DE  MOSTAGANEM  ENTREPRISE  PAR  LE  COMTE 
DE  ALCANDETE,  GOUVERNEUR  d'oRAN,  EN  l558. 


Malgré  quelques  brillants  faits  d'armes,  la 
puissance  de  l'Espagne  sur  les  côtes  de  Bar- 
barie allait  tous  les  jours  en  déclinant.  Des 
nombreuses  places  fortes  possédées  sur  le 
littoral,  il  ne  lui  resta  bientôt  plus  qu'Oran  et 
Mers-el-Kébir,  et  encore  étaient-elles  sans 
cesse  en  butte  aux  attaques  des  Turcs  et  des 
Arabes.  Aussi  la  préoccupation  constante 
des  gouverneurs  de  ces  presidios  était-elle 
de  refouler  le  plus  loin  possible  l'ennemi  pour 
ne  pas  être  tenus  bloqués  dans  leur  en- 
ceinte. 

C'est  ce  qui  détermina,  en  i558,  le  gouver- 
neur de  la  place  d'Oran,  Don  Martin  de  Gor- 
doba,  comte  de  Alcandete,  à  entreprendre 
l'expédition  de  Mostaganem.  Cette  ville  étant 
devenue  un  lieu  de  ravitaillement  pour  les 


4o         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

Turcs,  il  estimait  qu'il  fallait  à  tout  prix  s'en 
emparer  pour  se  débarrasser  de  leur  gênant 
voisinage.  Il  se  rendit  en  Espagne  pour  expo- 
ser son  plan  à  Philippe  II.  Le  roi  l'approuva 
et  lui  donna  les  six  mille  hommes  qu'il  deman- 
dait pour  le  réaliser. 

Le  gouverneur  d'Oran  sollicita  en  même 
temps  du  P.  François  de  Borgia,  commis- 
saire de  la  Compagnie  de  Jésus,  en  Espagne, 
la  faveur  d'avoir  quelques  Pères  comme  au- 
môniers des  troupes  expéditionnaires.  L'ancien 
duc  de  Gandie  fit  bon  accueil  à  sa  demande 
et  désigna  les  PP.  Pierre  Domenech  *  et 
Pierre  Martinez  2,   avec  le  Frère  coadjuteur 


1.  Le  P.  Pierre  Domenech  était  né  à  Barbens,  diocèse 
d'Urgel.  Il  exerça  pendant  six  ans  la  profession  de  notaire  à 
Barcelone  et  entra  dans  la  Compagnie  en  1551.  C'était  un 
religieux  d'un  grand  zèle  et  d'un  dévouement  à  toute  épreuve. 
Il  avait  érigé  la  Congrégation  du  Nom  de  Jésus,  dont  le  but 
principal  était  la  suppression  des  jurements  et  des  blas- 
phèmes. Il  fonda  aussi,  en  Portugal,  des  orphelinats  de  gar- 
çons, d'où  sortait  une  élite  déjeunes  gens  qu'on  envoyait  au 
Congo,  aux  Indes  et  au  Brésil  pour  aider  les  missionnaires 
dans  l'évangélisation  des  infidèles.  (Cf.  Monumenta  S.  F. 
Borgia,  t.  III,  p.  285.) 

2.  Le  P.  Pierre  Martinez  était  originaire  de  Celdac,  pro- 
vince de  Teruel.  Il  suivait  la  carrière  militaire,  lorsqu'il 
fut  appelé  à  la  Compagnie  par  une  grâce  toute  céleste.  C'était 
un  religieux  austère,  mortifié,  éloquent,  doué  d'un  talent 
remarquable  pour  disposer  les  malades  à  bien  mourir.  Il 
enseignait  au  collège  de  Gandie  lorsque  lui  vint  l'ordre  de 
partir  pour  Oran. 


CHAPITRE    IV  41 

Jean  Gutierrez,  pour  cette  destination.  Les 
trois  jésuites  se  rendirent  aussitôt  à  Cartha- 
gène  où  devait  se  faire  l'embarquement. 

Les  préparatifs  de  l'expédition  n'étant  pas 
terminés,  ils  s'arrêtèrent  quelque  temps  à 
Murcie  alors  ravagée  par  la  peste,  ety  luttèrent 
de  zèle  et  de  dévouement  avec  les  jésuites  du 
collège  de  cette  ville.  Héroïque  fut  la  charité  des 
fils  d'Ignace  de  Loyola.  Tous  restèrent  fidèles 
au  poste,  alors  que  l'évêque  et  la  plupart  des 
prêtres  désertèrent  la  cité  pour  échapper  au 
fléau.  La  P.  de  Cabrera,  ministre  du  collège, 
et  le  P.  Marcel  de  Salazar,  zélé  missionnaire, 
furent  frappés  à  mort  sur  ce  champ  de  ba- 
taille du  dévouement  et  de  la  charité.  Le 
P.  Marc  Fontova,  recteur  du  collège,  martyr 
lui  aussi  du  devoir,  les  suivit  de  près  dans  la 
tombe. 

Le  jour  du  départ  pour  Oran  étant  arrivé, 
les  deux  Pères  et  le  Frère  coadjuteur,  leur 
compagnon,  prirent  place  dans  un  navire  où 
l'on  avait  entassé  huit  cents  soldats.  Il  serait 
difficile  de  dire  tout  ce  qu'ils  eurent  à  souffrir 
pendant  la  traversée.  Ils  n'eurent  pour  toute 
nourriture  que  du  biscuit  moisi  et  pour  bois- 
son que  de  l'eau  corrompue. 

Le  26  août  i558,  le  comte  de  Alcandete 
sortit  de  la  place  d'Oran  à  la  tête  de  six  mille 


42         LES    JÉSUITES    AUX    PAYS    BARBARESQUES 

cinq  cents  fantassins  et  deux  cents  cavaliers. 
Il  laissa  le  gouvernement  de  la  ville  à  son 
fils  aîné,  Don  Alphonse,  et  prit  sous  ses  ordres, 
comme  second,  son  autre  fils  Don  Martin, 
jeune  homme  de  grandes  espérances. 

En  même  temps  sortaient  du  port  d'Oran 
quatre  brigantins  chargés  de  vivres  et  de 
munitions  pour  ravitailler  les  troupes  de  terre 
et  attaquer  la  ville  de  Mostaganem  par  mer. 
Ils  furent  malheureusement  surpris  par  une 
escadre  turque  et  après  une  courte  résistance 
ils  durent  se  rendre  à  merci. 

Cette  capture  eut  sa  triste  répercussion 
dans  l'armée  de  terre.  Le  manque  de  vivres, 
en  effet,  se  fit  bientôt  sentir.  De  là  les  mur- 
mures et  le  mécontentement  des  soldats.  Le 
comte  de  Alcandete  n'en  continua  pas  moins 
sa  marche  en  avant.  Après  avoir  traversé  la 
Sebka  ou  lac  salé  d'Arzew,  il  s'empara  sans 
coup  férir  de  Mazagran,  ville  de  quelque  im- 
portance à  cette  époque,  y  laissa  une  petite 
garnison  et  marcha  sur  Mostaganem.  L'avant- 
garde  ne  tarda  pas  à  être  en  contact  avec  les 
ennemis  sortis  de  la  ville  pour  essayer  de 
barrer  la  route.  Les  Espagnols  les  repoussè- 
rent victorieusement.  Plusieurs  même  avaient 
déjà  escaladé  les  remparts,  lorsque  le  comte 
donna  l'ordre  de  cesser  le  feu.  Il  fit  dresser 


CHAPITRE   IV  4^ 

son  camp  près  de  la  ville  pour  y  attendre 
d'Oran  des  vivres  et  des  munitions.  C'est  ce 
qui  le  perdit. 

Averti  du  danger  que  courait  Mostaganem, 
Hassan,  dey  d'Alger,  vint  la  secourir,  à  la 
tête  de  huit  mille  fantassins  et  de  dix  mille 
cavaliers.  Don  Martin  de  Alcandete  essaya  en 
vain  d'arrêter  sa  marche  à  la  tête  de  quatre 
mille  hommes.  L'artillerie  du  pacha  jeta  le 
désarroi  et  l'épouvante  parmi  les  troupes  es- 
pagnoles. Alors  commença  la  plus  triste  des 
déroutes  du  côté  des  soldats  chrétiens.  Le 
comte  s'efforça  d'arrêter  les  fuyards,  mais  sa 
voix  ne  fut  pas  écoutée.  Pour  comble  de 
malheur,  le  feu,  ayant  pris  à  des  caissons  de 
poudre,  occasionna  la  mort  de  plus  de  cinq 
cents  hommes.  Pour  échapper  aux  ennemis,  les 
survivants  allèrent  s'enfermer  dans  Mazagran. 
Alcandete  les  y  suivit,  et  quoique  grièvement 
blessé,  fît  tout  pour  ranimer  leur  courage  et 
les  ramener  au  combat.  Ce  fut  peine  perdue  : 
personne  ne  bougea.  Indigné  d'une  pareille 
lâcheté,  le  comte  éperonna  son  cheval  et,  suivi 
d'une  poignée  de  vétérans,  s'élança  contre  les 
ennemis  en  s'écriant  :  Salgamos  à  morir  y  no 
pierda  sa  honra  la  casa  de  Monlemayor  ! 
«  Allons  à  la  mort  et  que  la  maison  de 
Montemayor    ne     perde     pas    son     antique 


44         LES   JÉSUITES   AUX    PAYS   BARBARESQUES 

renom  de  bravoure  ».  Dans  l'ardeur  du 
combat,  son  cheval  s'étant  cabré,  le  comte 
fut  renversé  à  terre  et  foulé  aux  pieds  par  le 
reste  des  fuyards.  Son  corps  fut  retrouvé 
parmi  un  monceau  de  cadavres.  Hassan  le 
rendit  à  Don  Martin,  son  fils,  contre  la  somme 
de  deux  mille  ducats  et  promit  de  le  faire 
transporter  à  Oran  avec  tous  les  honneurs  dus 
à  son  rang. 

Ayant  eu  connaissance  de  la  mort  du  gou- 
verneur, les  mutins  renfermés  dans  Mazagran 
s'empressèrent  d'expédier  des  parlementaires 
pour  traiter  de  leur  reddition.  Hassan  envoya 
aussitôt  des  troupes  pour  garder  les  portes 
de  la  ville;  mais  les  Turcs  et  les  Arabes  l'a- 
vaient déjà  envahie,  faisant  un  horrible  car- 
nage de  tous  les  Espagnols  qu'ils  rencon- 
traient. Plus  de  huit  cents  d'entre  eux  furent 
passés  au  fil  de  l'épée.  Les  survivants,  au 
nombre  desquels  se  trouvait  le  fils  du  comte, 
furent  chargés  de  chaînes  et  dirigés  sur  Alger. 

Qu'étaient  devenus  les  trois  Jésuites  pendant 
cette  lamentable  expédition  ?  En  Espagne,  on 
était  tellement  persuadé  qu'ils  avaient  péri 
dans  la  mêlée  que  sur  Tordre  du  Provincial, 
tous  les  Pères  et  Frères  de  la  province  de 
Tolède,  à  laquelle  ils  appartenaient,  firent  les 
suffrages  accoutumés  pour  le  repos  de  leurs 


CHAPITRE   IV  4^ 

âmes.  Mais  une  lettre  d'Oran  vint  bientôt 
faire  succéder  la  joie  à  la  tristesse.  Les  trois 
religieux  avaient  échappé  à  la  mort  d'une 
façon  providentielle.  A  leur  arrivée  à  Oran, 
le  nombre  des  malades  de  l'hôpital  militaire 
était  si  considérable  —  il  dépassait  le  chiffre 
de  5oo  —  que  le  comte  de  Alcandete  jugea 
leur  présence  auprès  des  infirmes  plus  néces- 
saire qu'à  la  suite  des  troupes.  Ils  se  soumi- 
rent sans  récriminer  et  se  dépensèrent  sans 
compter  dans  l'exercice  de  la  charité,  se  fai- 
sant tout  à  tous  et  ne  craignant  pas  de  rendre 
aux  infortunés  les  services  les  plus  humbles  et 
les  plus  abjects.  S'ils  ne  versèrent  pas  leur 
sang  sur  le  champ  de  bataille,  l'un  d'eux,  du 
moins,  le  P.  Martinez,  aura  l'honneur  et  la 
gloire  de  le  répandre  quelques  années  après 
pour  la  foi,  dans  les  sauvages  régions  de  la 
Floride  *. 


1.  Cf.  Crétineau-Joly,  Histoire  de  la  Compagnie  de  Jésus, 
t.  II,  p.  120.  Cf.  aussi  la  Historia  de  la  Compania  de 
Jésus  en  la  provincia  de  Toledo,  por  el  P.  Bartholome 
Alcazar  de  la  misma  Compania,  tomo  I,  p.  349. 


CHAPITRE  V 

LES    JÉSUITES    A    ORAN    PENDANT    LE    GOUVERNE- 
MENT   DE  CETTE   VILLE  PAR  LES  BORGIA  (l566- 

i5yi). 


Dix  ans  plus  tard  (1567),  les  Jésuites  de- 
vaient revenir  à  Oran  pour  s'y  livrer  d'une 
façon  plus  stable  aux  œuvres  de  zèle  et  de 
charité.  Leur  retour  coïncida  avec  la  nomi- 
nation de  Don  Pierre-Louis  Galceran  de  Bor- 
gia  à  la  charge  de  gouverneur  de  cette  ville. 
Il  appartenait  à  l'illustre  famille  des  Borgia, 
dont  les  vertus  et  l'honneur  chevaleresque 
brillèrent  pendant  plusieurs  siècles  jdu  plus 
vif  éclat,  malgré  la  triste  réputation  de  plu- 
sieurs de  ses  membres. 

Son  père,  Don  Jean  de  Borgia,  troisième 
duc  de  Gandie,  était  un  homme  de  grande 
vertu. 

Sa  charité  et  sa  générosité  étaient  prover- 
biales. Son  majordome  se  plaignait  souvent 
de  ses  prodigalités  en  faveur  des  pauvres. 
«  Lorsque  je  dépensais  des  sommes  folles  en 


CHAPITRE   V  47 

plaisirs  et  en  divertissements,  lui  répondait 
le  duc,  vous  n'y  trouviez  pas  à  redire,  et 
maintenant  vous  voudriez  limiter  mes  au- 
mônes!... Eh  bien,  vous  saurez  que  ma  mai- 
son sera  plutôt  dans  le  besoin  que  les  pau- 
vres de  Jésus-Christ.  »  Extraordinaire  aussi 
était  sa  dévotion  pour  le  saint  Sacrement. 
Toutes  les  fois  qu'il  entendait  la  cloche  d'une 
église  sonner  le  port  du  saint  viatique  à  un 
malade,  le  duc  Jean  quittait  tout  pour  l'ac- 
compagner. Il  se  mettait  d'ordinaire  au  che- 
vet du  malade,  lui  adressait  quelques  paroles 
d'encouragement  et  d'édification,  et,  s'il  était 
pauvre,  lui  laissait  une  généreuse  aumône 
avant  de  se  retirer. 

Il  avait  épousé  Jeanne  d'Aragon,  sœur  de 
Ferdinand  d'Aragon,  archevêque  de  Sara- 
gosse,  et  en  eut  six  enfants.  L'aîné  fut  Fran- 
çois de  Borgia,  créé  dans  la  suite  premier 
marquis  de  Lombay,  vice-roi  et  capitan  gé- 
néral de  Catalogne.  A  la  mort  de  son  père,  il 
hérita  du  duché  de  Gandie,  titre  qu'il  abdiqua, 
à  la  mort  de  son  épouse,  pour  entrer  dans 
la  Compagnie  de  Jésus,  dont  il  devint  le  qua- 
trième général. 

Jeanne  d'Aragon  étant  morte  en  i520,  le 
duc  Jean  se  maria,  en  secondes  noces,  avec 
l'excellentissime  dame  Françoise  de  Castro  y 


48         LES    JÉSUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

de  Pinos,  de  la  noble  maison  des  vicomles 
de  Evol,  et  en  eut  plus  de  vingt  enfants.  C'est 
de  ce  second  mariage'  que  naquirent  Pierre- 
Louis  de  Borgia  et  Philippe  de  Borgia,  tour 
à  tour  gouverneurs  d'Oran. 

Pierre-Louis  de  Borgia,  marquis  de  Navar- 
rens  et  grand  maître  de  l'ordre  militaire  de 
Montesa,  était  attaché  à  la  cour  du  roi  Phi- 
lippe II.  Le  décret  de  sa  nomination  porte  la 
date  du  26  décembre  i566  et  lui  fut  expédié 
de  l'Escurial.  Le  roi  l'avait  en  haute  estime. 
Pierre-Louis  de  Borgia  marchait,  en  effet, 
sur  les  traces  du  pieux  duc  Jean,  son  père. 

Nul  ne  s'étonna  de  la  démarche  faite  par  lui 
auprès  du  P.  François  de  Borgia,  son  frère, 
tout  récemment  élevé  à  la  charge  de  général 
de  la  Compagnie  de  Jésus,  pour  en  obtenir 
quelques  Pères  qui  raccompagneraient  à 
Oran,  et  s'y  dévoueraient  au  bien  spirituel  de 
la  population  et  plus  particulièrement  des 
troupes  de  la  garnison.  Le  nouveau  gouver- 
neur en  reçut  la  réponse  suivante  : 

«  Maître  de  Montesa, 

«  Je  me  réjouis  grandement  de  ce  que  Votre 
Seigneurie  et  ma  Serïora  en  Jésus-Christ  la 
marquise  veuillent  bien  se  servir  de  ceux  de 
notre  Compagnie   dans   ce   voyage   d'Oran. 


CHAPITRE   V  49 

JVjspère  que  Dieu  leur  donnera  de  travailler 
avec  fruit  à  son  divin  service  et  à  celui  de 
Votre  Seigneurie  pour  sa  plus  grande  conso- 
lation. 

«  Je  voudrais  bien  vous  donner  le  P.  Por- 
tillo  1,  mais  il  est  promis  depuis  longtemps 
pour  les  missions  des  Indes,  et  Sa  Majesté  a 
déjà  été  avisée  de  ce  choix.  J'enverrai  à  sa 
place  le  P.  Domenech,  de  la  province  d'Ara- 
gon, que  Votre  Seigneurie  a  connu  à  Siman- 
cas.  Il  est  déjà  allé  à  Oran  et  a  l'avantage  de 
connaître  le  pays.  C'est  un  bon  religieux;  je 
l'ai  connu  à  Onate.  Il  emmènera  avec  lui  plu- 
sieurs autres  Pères,  également  recommanda- 
bles.  Ce  que  je  demande  en  grâce  à  Votre 
Seigneurie,  c'est  de  les  exercer  dans  la  prati- 
que des  œuvres  de  charité,  à  l'hôpital,  où  ils 
auront  leur  logement;  car  un  décret  de  nos 
Constitutions  porte  que  les  religieux  de  la 
Compagnie  ne  peuvent  pas  résider  dans  les 
maisons  des  princes  au  delà  de  deux  mois. 
Enfin,  je  ferai  observer  à  Votre  Seigneurie 
que  l'envoi  des  Pères  à  Oran  n'est  que  pour 
un  temps,  sous  forme  de  mission,  qnoique  la 
durée  de  leur  séjour  ne  soit  pas  déterminée. 

1.  Il  était,  à  cette  époque,  recteur  de  la  maison  de  proba- 
tion,  à  Simancas. 

4 


50         LÈS    JÉSUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

«  Nous  prions  et  ferons  beaucoup  prier  pour 
Votre  Seigneurie  et  nous  lui  serons  très 
obligé  de  nous  envoyer  souvent  de  ses  nou- 
velles, ce  que  les  Pères  ne  manqueront  pas 
non  plus  de  faire. 

«  Que  Dieu  garde  Votre  Seigneurie  Illus- 
trissime, comme  je  le  désire.  Amen. 

«  De  Rome,  le  5  juillet  i566  i.  » 

Quelques  jours  après  (14  juillet),  le  géné- 
ral écrivit  au  P.  Roman,  provincial  d'Aragon, 
pour  lui  faire  part  du  désir  du  gouverneur 
d'Oran.  Il  le  priait  d'aviser  le  P.  Dorae- 
nech,  recteur  du  collège  de  Saragosse,  de 
sa  nouvelle  destination  et  lui  laissait  le  soin 
de  choisir  un  autre  Père  et  un  Frère  coad- 
juteur  pour  la  mission  d'Oran.  Le  provincial 
d'Aragon  jeta  les  yeux  sur  le  P.  Jérôme  Mur, 
qui  connaissait  l'arabe  pour  l'avoir  étudié 
plusieurs  années  à  Grenade.  Le  Frère  coad- 
juteur  Gines  leur  fut  adjoint. 

Pierre-Louis  de  Borgia  alla  occuper  son 
poste  le  9  juillet  1567.  Les  Jésuites  ne  parti- 
rent qu'au  printemps  de  l'année  suivante.  Ils 
reçurent  du  gouverneur  l'accueil  le  plus  cor- 
dial, et,  conformément  aux  instructions    du 

1.  Cf.  Monumenta  S.  F.  Borja,  t.  IV. 


CHAPITRE   V  5l 

P.  François  de  Borgia,  prirent  logement  à 
l'hôpital.  Ils  se  mirent  aussitôt  à  l'œuvre,  et 
si  heureux  et  si  consolants  étaient  les  fruits 
de  leur  apostolat,  que  le  gouverneur  ne  put 
s'empêcher  d'en  faire  part  à  son  frère,  dans 
une  lettre  datée  d'octobre  i568.  Il  le  suppliait, 
en  même  temps,  de  ne  pas  priver  Oran  de  pa- 
reils ouvriers  évangéliques. 

Le  24  décembre  i568,  le  général  lui  répon- 
dit une  longue  lettre  où  il  disait  entre  autres 
choses  :  «  Pour  ce  qui  touche  au  séjour  du 
P.  Domenech  et  de  ses  compagnons  à  Oran, 
vu  les  instances  de  Votre  Seigneurie  pour  les 
conserver,  je  consens  très  volontiers  à  ce 
qu'ils  prolongent  leur  séjour  à  Oran  pour  sa 
consolation  et  le  bien  des  âmes.  Mais  que 
Votre  Seigneurie  sache  bien  que  c'est  une 
réelle  faveur  que  nous  lui  faisons,  en  un  temps 
où  nous  manquons  d'ouvriers  pour  réaliser 
les  grandes  entreprises  offertes  à  la  Compa- 
gnie dans  les  Indes.  Sa  Majesté  Catholique 
vient  de  me  demander,  par  lettre,  vingt  su- 
jets, Pères  ou  Frères.  Ils  sont  sur  le  point  de 
s'embarquer  avec  le  vice-roi  Don  François 
de  Tolède,  pour  se  rendre  au  Pérou,  où  à  peu 
près  autant  des  nôtres  sont  déjà  arrivés  avec 
le  P.  Portillo.  Ils  doivent  également  évangé- 
liser  la  Floride.  D'autres  demandes  ne  tarde- 


52         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

ront  pas  à  nous  être  faites  pour  ces  mêmes 
missions  et  nous  ne  devons  rien  négliger  pour 
répondre  aux  désirs  de  Sa  Majesté  qui  est 
si  bien  disposée  pour  notre  Compagnie.  Ceci 
ne  nous  empêchera  pas  d'être  agréable  à  Votre 
Seigneurie,  et,  si  jamais  on  était  obligé  de 
rappeler  le  P.  Domenech,  un  autre  Père  irait 
prendre  sa  place.  » 

Dans  cette  même  lettre,  le  P.  François  de 
Borgia  félicite  le  gouverneur  d'Oran  de  l'heu- 
reux succès  d'une  expédition  qu'il  avait  faite 
dans  le  courant  du  mois  de  septembre.  Il  en 
avait  eu  connaissance  par  une  lettre  de  Don 
François  de  Sandoval  y  Rojas,  comte  de  Ler- 
mes,  adressée  de  Madrid,  le  ier  octobre  i568. 
On  nous  saura  sans  doute  gré  de  la  repro- 
duire ici. 

«  La  victoire  remportée  par  le  grand  maître 
a  été  obtenue  de  la  façon  suivante  :  Certains 
cheiks,  de  ceux  qui  ne  veulent  ni  paix  ni 
amitié  avec  l'Espagne,  étaient  venus  faire 
paître  leurs  troupeaux  dans  la  région  appar- 
tenant aux  Meliona,  comprise  dans  la  zone  de 
protection  espagnole.  Ils  s'y  croyaient  en  sû- 
reté, séparés  qu'ils  étaient  d'Oran  par  une 
longue  lagune  *.    Ils    comptaient    aussi    sur 

1.  La  Sebka. 


CHAPITRE   V  53 

leur  nombre,  pouvant  s'élever  à  35o  hommes, 
non  compris  les  femmes  et  les  enfants. 

«  Le  maître  fît  une  sortie  dans  le  plus 
grand  secret,  franchit  les  sept  lieues  qui  le 
séparaient  des  Arabes,  traversa  la  lagune  et 
fondit  à  l'improviste  sur  les  ennemis.  Les 
Espagnols  en  tuèrent  près  de  la  moitié  et 
firent  les  autres  prisonniers.  Le  bétail  et  les 
troupeaux  tombèrent  également  entre  leurs 
mains.  » 

Cette  razzia  inspira  une  crainte  salutaire 
aux  Arabes,  qui  s'empressèrent  de  demander 
la  paix.  Ce  fait  d'armes  est  le  seul  qui  mérite 
d'être  signalé  pendant  le  gouvernement  de 
Pierre-Louis  de  Borgia,  à  Oran.  Nommé,  le 
3  novembre  1571,  à  la  haute  dignité  de  capi- 
tan  général  et  de  vice-roi  de  Catalogne,  il 
eut  pour  successeur  son  frère  Philippe.  Cette 
même  année,  le  P.  Domenech  reçut  l'ordre 
de  revenir  en  Espagne,  où  il  fut,  dans  la  suite, 
recteur  des  collèges  de  Ocana  et  de  Murcie. 
Le  P.  Mur  et  le  P.  Gines  restèrent  encore 
deux  années  à  Oran,  tant  que  dura  le  gou- 
vernement de  Philippe  de  Borgia.  Celui-ci 
laissa  le  commandement  de  la  place  à  Don 
Hugues  Fernandez  de  Cordova,  troisième 
marquis  de  Comares,  et  se  rendit  à  Mes- 
sine pour  y  remplir  les  fonctions  de  Estra- 


54         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

ticon  *,   et  y  donna  de  grandes  preuves  de 
fidélité  et  de  dévouement  à  son  roi. 

Si  le  ministère  des  Jésuites,  à  Oran,  n'eut 
rien  d'éclatant  aux  yeux  des  hommes,  il  n'en 
fut  pas  moins  fécond  en  fruits  de  sanctification 
et  de  salut.  Les  lettres  du  gouverneur  au 
P.  François  de  Borgia  en  font  foi.  Prêtés 
pour  quelques  mois  seulement,  ils  y  restèrent 
cinq  ans.  Ce  fait  est  d'autant  plus  à  leur 
louange  qu'outre  un  nombreux  clergé,  Oran 
possédait  encore  trois  couvents  2,  comptant 
chacun  une  dizaine  de  Pères  ou  de  Frères. 
D'autre  part,  si  l'on  réfléchit  que  la  popula- 
tion de  la  ville,  dans  ses  plus  beaux  temps  de 
prospérité,  ne  dépassa  jamais  huit  ou  neuf 
mille  âmes,  y  compris  les  troupes  delà  garni- 
son et  les  déportés  (presidiarios),  on  con- 
viendra facilement  qu'il  n'y  avait  pas  lieu 
pour  la  Compagnie  de  Jésus  de  s'y  établir 
d'une  façon  permanente. 

1.  Le  mot  Estraticon,  du  grec  <rcpaTYiYoç,  signifie  chef  de 
milice.  Cette  haute  charge  équivalait  à  celle  de  gouverneur 
général  de  province  ;  c'est  une  de  ces  dénominations  conser- 
vées par  les  Espagnols,  dans  les  pays  antérieurement  sou- 
mis à  la  domination  grecque.  Ils  firent  de  même  en  Espagne 
pour  certaines  charges  ou  dignités  dont  l'appellation  venait 
des  Arabes  (Cf.  Vida  de  la  V.  Duquesa  Dona  Luisa  de  Borja 
y  Aragon,  por  el  P.  Tomas  Muniessa,  p.  12). 

2.  Le  couvent  des  Franciscains,  des  Dominicains  et  des 
Pères  de  la  Merci. 


CHAPITRE  VI 

LES    JÉSUITES    A    CEUTA    ET    DANS  LES  BAGNES  DE 
TETOUAN    (l548-l  554) 


Aux  fameuses  conférences  de  Tordesillas, 
tenues  en  i494>  Par  ^es  ro*s  d'Espagne  et  de 
Portugal,  il  fut  statué  que  les  Portugais  gar- 
deraient le  droit  de  conquérir  le  royaume  de 
Fez  et  les  Espagnols  celui  de  Tlemcen.  On 
convint,  en  outre,  que  le  Penon  de  Vêlez  res- 
terait à  l'Espagne  et  marquerait  la  limite  de 
ses  conquêtes  au  sud  de  l'Afrique. 

A  partir  de  ce  moment,  aucune  difficulté 
ne  s'éleva  plus  entre  les  deux  couronnes. 
Elles  poursuivaient,  d'ailleurs,  un  but  com- 
mun :  le  triomphe  de  la  Croix  et  la  défaite 
de  l'Islam.  Affranchi  du  joug  des  Maures 
plusieurs  siècles  avant  l'Espagne,  le  Portugal 
se  vit  poussé  dans  la  voie  des  conquêtes  et 
des  découvertes  par  sa  propre  activité  et  son 
besoin  d'expansion,   à   cause  de  l'étroitesse 


56         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

de  son  territoire.  Il  jeta,  tout  d'abord,  les 
yeux  sur  les  côtes  d'Afrique  et  songea  à  faire 
du  Maroc  comme  un  prolongement  de  la 
mère-patrie. 

Le  roi  Jean  Ier  s'empara  de  Geuta  en  i4i5. 
Le  roi  Alphonse  V  fit  successivement  la  con- 
quête de  Ksar-es-Seghir  (i458),  d'Anfa  i 
(1468),  d'Arzila  (1471),  de  Safi  (1607)  et 
d'Azemmour  (i5i3),  et  mérita  le  surnom 
d'Africain.  Les  Portugais  créèrent  encore  ou 
relevèrent  plusieurs  villes,  telles  que  Maza- 
gan,  Santa-Cruz,  pour  ne  citer  que  les  plus 
importantes.  Leur  domination  sur  les  côtes 
de  l'Océan  Atlantique  avait  pris  un  dévelop- 
pement si  considérable  que  tout  le  littoral, 
depuis  Casablanca  jusqu'à  Aglou,  reconnais- 
sait l'autorité  du  roi  de  Portugal.  Les  Maures 
ne  possédaient  plus,  sur  la  côte,  que  Fedala, 
Salé,  Rabat  et  Larache.  La  cour  de  Lisbonne 
retirait,  annuellement,  des  revenus  considé- 
rables de  ses  possessions  marocaines  et  des 
pays  tributaires.  Tout  faisait  présager  que  le 
Maroc  entier  deviendrait,  avant  peu,  le  feu- 
dataire  de  la  couronne  de  Portugal.  Ces  belles 
espérances  ne  devaient  pas  se  réaliser.  La 
domination  portugaise  en  Mauritanie   allait 

1.  Aujourd'hui  Casablanca. 


CHAPITRE   VI  57 

être  aussi  éphémère  que  celle  de  l'Espagne 
sur  les  côtes  de  la  Méditerranée. 

Absorbé  par  l'organisation  de  ses  vastes 
possessions  des  Indes  et  du  Brésil,  le  roi 
Jean  III,  successeur  d'Emmanuel  le  Fortuné 
(i52i),  négligea  les  places  et  les  comptoirs  de 
la  côte  du  Maroc  et  les  laissa  dans  un  état  de 
souffrance  lamentable.  Les  garnisons  étaient 
insuffisantes  et  les  gouverneurs  de  ces  places, 
s'y  considérant  comme  exilés,  se  souciaient  peu 
de  maintenir  et  encore  moins  d'étendre  l'in- 
fluence de  la  mère-patrie.  A  cette  première 
cause  de  décadence,  nous  devons  en  ajouter 
une  seconde  non  moins  efficace,  qui  devait  pré- 
cipiter la  chute  delà  domination  portugaise  en 
Mauritanie.  Nous  voulons  parler  de  l'appari- 
tion des  chérifs  sur  la  scène  politique  du 
Maroc.  Après  avoir,  à  force  de  génie,  de  bra- 
voure et  de  courage,  réussi  à  reconstituer 
l'empire,  ils  entreprirent  une  guerre  sans 
merci  contre  les  garnisons  portugaises. 

Trouvant  trop  onéreux  pour  la  couronne 
l'entretien  et  la  défense  des  places  du  litto- 
ral, Jean  III  donna  l'ordre  d'évacuer  Safi, 
Azemmour  et  Arzila,  après  en  avoir  fait  raser 
les  murailles  et  détruire  les  maisons.  Il  ne 
conserva  que  Ceuta  et  Mazagan  dont  les  ha- 
bitants étaient  tenus  en  état  de  siège  à  peu 


58         LES   JÉSUITES   AUX    PAYS    BARBARESQUES 

près  continuel  par  les  Maures,  sans  compter 
que  dans  leurs  sorties  pour  refouler  les  enne- 
mis, les  garnisons  de  ces  places  avaient  sou- 
vent à  déplorer  des  pertes  et  parfois  même  de 
véritables  défaites.  Habitants  et  soldats  étaient 
non  moins  à  plaindre  sous  le  rapport  spirituel. 
Leur  vie  ressemblait  beaucoup  plus  à  celle 
des  Maures  qu'à  celle  des  chrétiens. 

Aussi,  le  roi  Jean  III  demanda-t-il  quel- 
ques religieux  de  la  Compagnie  de  Jésus  pour 
les  évangéliser.  Les  PP.  Jean  Nunez  Barreto 
et  Louis  Gonzalez  da  Camara  et  le  Frère 
coadjuteur  Vogado  reçurent  l'ordre  de  se  ren- 
dre à  Ceuta,  dans  le  courant  de  l'année  i548. 
Après  avoir  gagné  Gibraltar,  ils  s'embarque  - 
rent  sur  une  des  galères  de  Bernardin  de 
Mendoza  en  partance  pour  cette  destination. 
Ils  arrivèrent  le  jour  suivant,  après  une  heu- 
reuse traversée.  Le  gouverneur  de  la  place, 
Alphonse  de  Norohna,  et  les  habitants  leur 
firent  l'accueil  le  plus  chaleureux.  Le  premier 
soin  des  missionnaires  fut  de  se  rendre  à 
l'église  principale,  placée  sous  le  vocable 
de  Notre-Dame  d'Afrique,  pour  y  rendre 
grâces  à  Dieu  de  leur  heureux  voyage. 

Ce  devoir  accompli,  ils  se  mirent,  sans 
tarder,  à  parcourir  la  ville  dans  tous  les 
sens  et    à  évangéliser  les  chrétiens.   Située 


CHAPITRE   VI  59 

dans  une  presqu'île  de  forme  demi-circulaire 
et  longue  d'une  demi-lieue,  Geuta  est  bâtie 
sur  le  penchant  d'une  colline  et  dominée  par 
la  montagne  des  Singes.  C'était  une  place 
forte  de  premier  ordre.  L'architecture  portu- 
gaise offrait  un  bizarre  contraste  avec  les 
constructions  mauresques.  D'ailleurs,  rien  de 
plus  pittoresque  que  l'aspect  général  de  la 
cité,  avec  ses  maisons  blanches,  ses  palmiers 
ondoyants  et  ses  cactus  gigantesques.  La  po- 
pulation était  composée  d'éléments  divers. 
Les  Maures,  les  Espagnols,  les  Portugais 
s'adonnaient  au  commerce  ou  à  la  pêche  ; 
les  juifs  s'occupaient  de  banque  et  de  petit 
commerce;  les  nègres,  très  nombreux,  étaient 
employés  aux  gros  travaux.  Geuta  servait,  en 
même  temps,  de  presidio  à  de  nombreux  exi- 
lés et  condamnés  politiques  du  royaume  *. 

Les  missionnaires  se  dépensèrent  sans 
compter,  prêchant  tous  les  jours  et  employant 
le  reste  du  temps  à  la  visite  de  l'hôpital  et  de 
la  prison.  Grâce  à  leur  zèle  et  à  leur  dévoue- 
ment, une  transformation  étonnante  ne  tarda 
pas  à  s'opérer  dans  la  ville,  à  ce  point  qu'un 
mois  après  leur  arrivée,  le  gouverneur,  Al- 


1.  Cf.   Les  Portugais  au  Maroc,  par  H.   Castonnet  des 
Fosses.  Paris,  Challamel  aîné,  1886. 


6o         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

phonse  de  Norohna,  pouvait  écrire  au  P.  Si- 
mon Rodriguez,  provincial  de  Portugal  :  «  La 
ville  n'est  plus  reconnaissable.  La  population 
dont  la  vie  était,  en  général,  semblable  à 
celle  des  Maures,  sinon  pire,  est  maintenant 
redevenue  chrétienne  et  donne  de  beaux 
exemples  de  vertus.  » 

Ceuta  ne  devait  être,  pour  les  mission- 
naires jésuites,  qu'une  étape.  Le  gouverneur 
les  avait,  en  effet,  demandés  au  roi  pour  les 
envoyer  à  Tétouan  prendre  soin  de  plus 
de  600  esclaves  chrétiens  qui  gémissaient 
dans  les  fers.  Ils  venaient  de  perdre,  cette 
même  année  i548,  leur  consolateur  et  leur 
père  dans  la  personne  de  Fernand  Contreras, 
prêtre  d'un  zèle  et  d'un  dévouement  admira- 
bles. Après  de  longues  années  passées  dans 
ces  horribles  bagnes,  on  lui  avait  offert 
l'évêché  de  Guadix  et  une  riche  abbaye  rap- 
portant 4)Ooo  ducats  de  revenus,  pour  le  ré- 
compenser de  ses  services.  L'humble  prêtre 
refusa,  ne  sollicitant  qu'une  faveur,  celle 
de  terminer  sa  vie  au  milieu  de  ses  chers  es- 
claves. 

Le  gouverneur  de  Ceuta  avait  préalable- 
ment sollicité  du  pacha  de  Tétouan  l'autori- 
sation, pour  les  Pères,  d'exercer  leur  minis- 
tère auprès  des  esclaves.  Il  fit  d'abord  des  dif- 


CHAPITRE   VI  6l 

fîcultés,  puis  finit  par  y  consentir,  sous  la  ré- 
serve expresse  que  les  missionnaires  s'occu- 
peraient exclusivement  des  chrétiens  et  s'abs- 
tiendraient d'attaquer  Mahomet  et  la  religion 
musulmane.  Pour  donner  à  leur  mission  un 
caractère  officiel,  le  roi  de  Portugal  leur  con- 
féra le  titre  de  rédempteurs,  avec  une  somme 
d'argent  considérable  pour  le  rachat  d'un  cer- 
tain nombre  d'esclaves.  Le  départ  des  mis- 
sionnaires causa  les  plus  vifs  regrets  à  Ceuta. 
Ils  s'éloignèrent,  accompagnés  des  vœux  de 
toute  la  population,  et  franchirent,  sans  en- 
combre, les  cinq  à  six  lieues  qui  les  séparaient 
de  Tétouan  *.  Cette  ville,  la  Tagath  des  Ro- 
mains, est  construite  au  pied  du  Djebel-el- 
Darsa,  et  ne  se  trouve  distante  de  la  mer  que 
de  quelques  kilomètres.  L'expulsion  des 
Maures  d'Espagne,  après  la  conquête  de  Gre- 
nade par  Ferdinand  le  Catholique,  contribua 
beaucoup  à  son  développement  et  à  sa  pros- 
périté. Le  sultan  de  Fez  accorda  une  géné- 
reuse hospitalité  à  ses  coreligionnaires  et  leur 
céda  du  terrain  pour  s'établir  près  de  la  ville 
alors  existante.  Les  Maures  de  Grenade  se 
mirent  aussitôt  à   l'œuvre  et  construisirent 


1.  Cf.  Description  Historica  de  Marruecos,  por  el  R.  P.  Cas- 
tellanos,  M.  0.,  p.  41. 


62         LES    JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

en  peu  de  temps  une  ville  nouvelle.  Le  sul- 
tan leur  donna  comme  gouverneur  le  fameux 
capitaine  Sidi-el-Mandri,  qui  avait  suivi,  à 
Fez,  Abu-Abd-Allah  (Boabdil),  le  dernier  roi 
de  Grenade.  Avec  ses  400  guerriers  grena- 
dins, Sidi-el-Mandri  fit  une  guerre  acharnée 
aux  Portugais  établis  à  Tanger,  Ceuta  et  Ar- 
zila  et  parvint  à  capturer  jusqu'à  3,ooo  chré- 
tiens. Il  les  employa  à  la  construction  des 
édifices,  des  murailles  et  des  forts  de  la 
ville.  C'est  à  partir  de  cette  époque  surtout 
que  les  bagnes  de  Tétouan  devinrent  triste- 
ment célèbres. 

L'arrivée  des  missionnaires  jésuites  fut  sa- 
luée par  des  cris  de  joie  et  d'espérance  dans 
les  six  affreux  cachots  où  étaient  répartis  et 
ensevelis  les  5  à  600  esclaves  chrétiens.  Il 
serait  difficile  d'énumérer  les  avanies  et  les 
mauvais  traitements  qu'ils  eurent  à  subir 
pendant  les  premiers  mois  de  leur  séjour, 
malgré  le  sauf-conduit  dont  ils  étaient  munis. 
Ils  ne  pouvaient  sortir  et  parcourir  les  rues 
étroites,  obscures  et  tortueuses  de  la  ville, 
sans  être  insultés,  bafoués  et  parfois  battus 
et  assaillis  de  coups  de  pierre.  Les  enfants, 
surtout,  se  faisaient  un  jeu  de  les  faire  souf- 
frir et  d'exercer  leur  patience.  Mais  leur  bonté 
et   leur   dévouement    eurent  vite   raison  du 


CHAPITRE  VI  63 

mauvais  vouloir  des  sectateurs  de  Mahomet. 
Ils  surent  même  se  gagner  le  respect  et  la  vé- 
nération des  plus  fanatiques,  par  leurs  paroles 
et  leurs  bons  procédés,  au  point  que  ces  der- 
niers se  disaient  les  uns  aux  autres  :  «  S'il 
peut  y  avoir  parmi  les  chrétiens  des  hommes 
aimés  de  Dieu,  ce  sont  assurément  ceux-là.  » 
A  leur  arrivée,   les  missionnaires  avaient 
été  hébergés  par  de  riches  marchands  por- 
tugais. Mais  touchés  de  compassion  à  la  vue 
des  maux  effroyables  que  souffraient  les  pau- 
vres esclaves  dans  leurs   antres  souterrains, 
ils    résolurent    de    prendre     logement    près 
d'eux,    pour  être  mieux  à  portée  de  les  se- 
courir et   de  les  consoler  dans  leurs  mala- 
dies. Rien  ne  saurait  donner  une  idée  de  ces 
bagnes  humides  et  obscurs,  où   les   captifs 
étaient  littéralement  entassés  les  uns  sur  les 
autres,  sans  pouvoir  étendre  ni    les  bras   ni 
les  jambes  et  respiraient  un  air  empesté.  La 
première  fois  que  le  P.  Jean  Nunez  y  descen- 
dit, il  ne  trouva  pas   de   termes  plus  appro- 
priés  pour  les  décrire  que  les  paroles  sui- 
vantes du  psalmiste  :  Posuerunt  me  in  laça 
inferiori,    in  tenebris  et  in  umbra   mortis  l. 
Ils  m'ont  placé  dans  une  fosse  souterraine,  au 

1.   Ps.  LXXXVII,  V.  7. 


64         LES   JÉSUITES   AUX   PATS    BARBARESQUES 

milieu   des   ténèbres    et    des    ombres   de  la 
mort. 

La  présence  des  missionnaires,  leur  zèle, 
leur  charité  et  leur  dévouement  firent  briller 
un  rayon  de  bonheur  et  d'espérance  au  mi- 
lieu de  tant  de  souffrances.  Les  Pères  se  fai- 
saient tour  à  tour  prédicateurs,  catéchistes, 
médecins,  infirmiers  et  même  cuisiniers,  pour 
venir  en  aide  à  ces  malheureux,  dont  beau- 
coup étaient  couverts  de  plaies  et  réduits  à 
l'état  de  squelette. 

Quelque  temps  après  leur  arrivée,  ils  eu- 
rent la  consolation  d'assister  à  ses  derniers 
moments  un  prêtre  français,  esclave  d'un  cor- 
donnier de  Tétouan.  Le  P.  Louis  Gonzalez, 
qui  connaissait  le  français,  entendit  sa  confes- 
sion. Le  moribond  ne  savait  comment  remer- 
cier le  ciel  de  lui  avoir  ménagé  les  secours  de 
la  religion  avant  de  rendre  le  dernier  soupir. 
Tel  était  l'ascendant  exercé  par  les  mission- 
naires sur  les  musulmans  que  le  P.  Jean  Nu- 
nez  eut  la  pieuse  hardiesse  de  lui  porter 
ostensiblement  et  solennellement  le  saint  via- 
tique. Il  convoqua,  à  cet  effet,  les  commer- 
çants et  les  autres  chrétiens  de  la  ville.  Il 
serait  difficile  de  dépeindre  l'étonnement  et  la 
stupeur  des  mahométans  en  voyant  se  dé- 
rouler, à  travers  les  rues   de  Tétouan,  une 


CHAPITRE   VI  65 

procession  catholique.  Ils  continrent,  toute- 
fois, leur  mauvaise  humeur  et  leur  rage,  tan- 
dis que  les  chrétiens  pleuraient  de  joie  et 
rendaient  grâces  au  ciel,  à  la  vue  d'un  spec- 
tacle si  nouveau  et  si  attendrissant.  Le  prê- 
tre étant  mort  quelques  jours  après,  il  fut  con- 
venu qu'on  donnerait  toute  la  solennité  pos- 
sible à  ses  funérailles.  Les  personnes  les 
plus  honorables  de  la  colonie  portugaise  sol- 
licitèrent la  faveur  de  porter  sa  dépouille 
mortelle  sur  leurs  épaules.  Le  cortège  funè- 
bre se  déroula  à  travers  les  rues  et  les  places 
de  la  ville  au  chant  du  Miserere,  pendant 
qu'une  grosse  clochette,  agitée  sur  le  par- 
cours, sonnait  le  glas.  Les  musulmans, 
accourus  en  foule,  regardaient,  ahuris,  un 
spectacle  si  nouveau.  Ils  s'abstinrent  de 
toute  manifestation  hostile,  tellement  ils 
étaient  pénétrés  de  vénération  pour  les  mis- 
sionnaires. 

Au  milieu  de  tant  de  travaux  et  de  priva- 
tions, la  santé  du  P.  Louis  Gonzalez  ne  tarda 
pas  à  être  sérieusement  ébranlée.  Il  tomba 
dans  un  tel  état  de  faiblesse  et  d'épuisement 
que  son  retour  en  Portugal  fut  jugé  néces- 
saire. Il  s'était  acquis  une  si  grande  réputa- 
tion de  vertu  dans  l'exercice  de  la  charité  au- 
près des  pauvres  captifs  de  Tétouan  que  le 

5 


66         LES   JÉSUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

roi  Jean  III  le  choisit  pour  son  confesseur  et 
voulut  l'avoir  auprès  de  lui  à  la  cour. 

Restés  seuls,  le  P.  Nunez  et  le  Frère  Vo- 
gado  se  multiplièrent  pour  suffire  à  la  tâche. 
Ayant  découvert  un  médecin  parmi  les  cap- 
tifs, ils  se  mirent  à  étudier  la  médecine  sous 
sa  direction  pour  se  rendre  plus  utiles  aux 
malades.  Dans  l'ardeur  de  sa  charité,  le 
P.  Nunez  réussit  même  à  créer  deux  hôpitaux 
pour  les  esclaves  malades.  Outre  le  Frère  Vo- 
gado,  deux  autres  personnes  de  confiance 
étaient  attachées  à  ces  hospices.  Le  nombre 
des  malades  y  était,  en  tout  temps,  assez 
considérable  ;  aussi,  de  lourdes  charges  pe- 
saient-elles sur  les  épaules  du  zélé  mission- 
naire pour  l'entretien  de  ces  deux  asiles.  Pour 
y  faire  face,  il  ne  se  contentait  pas  de  tendre 
la  main  aux  commerçants  portugais  de  Té- 
touan,  il  excitait  encore  la  charité  et  la  géné- 
rosité de  ses  compatriotes  de  la  mère-patrie 
par  des  lettres  admirables  d'esprit  évangéli- 
que  et  toutes  brûlantes  du  zèle  du  salut  des 
âmes. 

«  Quelles  excuses,  dit-il  dans  l'une  d'elles, 
quelles  excuses  les  grands  et  les  riches  pro- 
duiront-ils, au  jour  redoutable  du  jugement, 
lorsque  le  Christ  apparaîtra  avec  ses  plaies 
ouvertes,    demandant  compte  à  chacun  des 


CHAPITRE   VI  67 

biens  qu'il  lui  a  donnés  et  de  l'usage  qu'il  en 
a  fait  ?  Et  dire  que  les  grands  et  les  riches  dé- 
pensent leurs  rentes  et  leur  fortune  en  cons- 
tructions somptueuses,  en  plaisirs  et  en  fê- 
tes, alors  que  les  âmes,  rachetées  au  prix  du 
sang  de  Jésus-Christ,  se  perdent  ici  et  apos- 
tasient  leur  religion,  faute  d'argent  pour  les 
délivrer  des  horreurs  de  la  captivité.  » 

Les  supplications  du  zélé  missionnaire 
trouvaient  écho  dans  un  grand  nombre  de 
cœurs  en  Portugal.  S'il  ne  pouvait  briser  les 
chaînes  de  tous  les  esclaves,  il  avait,  du 
moins,  la  consolation  de  racheter  ceux  qui 
étaient  les  plus  exposés,  surtout  les  femmes 
et  les  enfants.  Sa  seule  présence  dans  les  ba- 
gnes rendait  d'ailleurs  moins  dure  la  capti- 
vité de  ces  pauvres  malheureux.  Grâce  à 
son  zèle  et  à  sa  persévérante  fermeté,  le 
P.  Nunez  avait  banni  de  ces  misérables  lieux 
la  licence,  le  jeu  et  le  blasphème.  Les  cap- 
tifs s'étaient  même  fait  une  loi,  au  cas  où  il 
leur  échapperait  une  parole  répréhensible,  de 
réciter  un  Ave  Maria  à  genoux  et  de  se  dé- 
couvrir les  épaules  pour  recevoir  la  flagella- 
tion. La  fréquentation  des  sacrements  fut  un 
des  moyens  les  plus  efficaces  pour  rétablir, 
dans  les  bagnes,  l'amour  de  Dieu  et  la  prati- 
que de  la  vertu.  Nombreux  étaient  ceux  qui 


68         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

communiaient  une  et  même  plusieurs  fois  la 
semaine.  Aussi,  les  chaînes  leur  semblaient- 
elles  moins  lourdes,  et  moins  dure  la  captivité, 
depuis  que  leurs  cœurs  avaient  quitté  la  voie 
de  la  perdition  et  retrouvé  la  paix. 

Le  zèle  du  P.  Nufiez  ne  se  bornait  pas  à 
l'évangélisation  des  seuls  esclaves  chrétiens. 
S'il  était  tenu  à  une  grande  réserve  vis-à-vis 
des  Maures,  il  pouvait  agir  plus  librement 
avec  les  juifs.  Il  traitait  avec  les  maîtres  des 
esclaves  pour  les  ramener  à  des  sentiments 
plus  humains  et  ne  négligeait  rien  pour  des- 
siller leurs  yeux  touchant  les  mystères  de 
notre  sainte  religion.  Mais  leur  obstination, 
de  l'aveu  même  du  Père,  était  si  profonde 
que  ses  exhortations  n'avaient  point  de  prise 
sur  eux.  Toutefois,  la  dureté  de  leurs  cœurs 
n'arrêtait  pas  les  élans  de  son  zèle  et  de  son 
apostolat. 

Il  se  hasarda  même,  un  jour,  à  pénétrer 
dans  la  synagogue  pour  y  engager  une  con- 
troverse touchant  la  venue  du  Messie,  avec 
un  rabbin  qui  commentait  la  Bible  devant  un 
certain  nombre  d'auditeurs.  Le  P.  Nufiez  ap- 
porta les  raisons  les  plus  probantes  pour 
montrer  que  Jésus-Christ  était  bien  le  Messie 
promis  et  le  Rédempteur  annoncé.  Peine  inu- 
tile! les  juifs  ne  voulurent  rien  entendre.  En 


CHAPITRE   VI  69 

terminant,  le  Père  leur  dit,  avec  feu,  qu'il 
était  prêt  à  donner  sa  vie  pour  cette  vérité, 
ce  qu'ils  n'étaient  certainement  pas  disposés 
à  faire  en  faveur  de  leur  religion. 

En  sortant  de  la  synagogue,  le  P.  Nufiez  ren- 
tra directement  chez  lui.  Quelle  ne  fut  pas  sa 
surprise,  quelques  instants  après,  de  recevoir  la 
visite  du  rabbin  avec  qui  il  venait  de  conférer! 
Ce  dernier  se  déclara  convaincu  de  la  vérité 
de  la  religion  chrétienne  et  résolu  à  entrer  dans 
son  sein  avec  ses  deux  enfants.  Il  ajouta  qu'il 
attendait,  pour  cela,  une  occasion  favorable 
de  se  rendre  à  Ceuta  où  il  pourrait  ouverte- 
ment s'affirmer  catholique.  Un  autre  juif  se 
convertit  également  et  prit  la  même  détermi- 
nation que  le  rabbin.  Le  P.  Nufiez  ne  fit  pas 
d'autres  conquêtes  parmi  les  juifs  de  Tétouan. 
Ces  derniers  étaient,  d'ailleurs,  pleins  de  res- 
pect et  de  vénération  pour  le  missionnaire  et 
s'offraient  même  à  accompagner  à  Ceuta  les 
renégats  et  les  Maures  qu'il  convertissait. 

Malgré  ses  appels  réitérés,  le  P.  Nunez 
était  loin  de  recevoir  du  Portugal  les  ressour- 
ces suffisantes  pour  le  soutien  de  ses  œuvres. 
Il  avait,  en  outre,  contracté  des  dettes  assez 
considérables  pour  le  rachat  d'un  certain 
nombre  d'esclaves  qu'on  lui  avait  livrés  sur 
parole.  C'est  ce  qui  le  détermina  à  passer  en 


70         LES    JÉSUITES   AUX    PAYS    BARBARESQUES 

Portugal  pour  solliciter  la  charité  publique. 
Il  partit  avec  une  trentaine  de  captifs  dont  la 
rançon  n'avait  pas  été  payée.  Dans  le  nombre, 
se  trouvait  une  jeune  fille  d'une  rare  beauté, 
qui  avait  souffert  les  plus  barbares  traite- 
ments pour  la  préservation  de  sa  vertu.  Le 
P.  Nufîez  se  rendit,  tout  d'abord,  à  la  Cour, 
où  le  roi  lui  fit  le  plus  cordial  accueil.  Il  re- 
présenta au  souverain  la  triste  situation  des 
esclaves  de  Tétouan  et  l'intéressa,  d'une  façon 
toute  particulière,  au  sort  de  200  captifs,  à 
peu  près  tous  portugais,  que  le  roi  d'Alger  se 
proposait  d'emmener,  chargés  de  chaînes, 
dans  sa  capitale.  Le  P.  Nunez  eut  la  joie  de 
recueillir,  en  peu  de  temps,  les  20,000  douros 
exigés  pour  leur  délivrance. 

Le  zélé  missionnaire  se  disposait  à  repren- 
dre le  chemin  de  Tétouan,  lorsqu'une  destina- 
tion des  plus  inattendues  vint  mettre  son 
humilité  à  la  plus  rude  épreuve.  Le  roi  Claude 
d'Ethiopie,  étroitement  lié  d'amitié  avec 
certains  commerçants  portugais,  les  avait 
chargés  de  demander  à  Jean  III  des  mission- 
naires catholiques  pour  ramener  ses  sujets  à 
l'antique  foi  de  Rome.  Ils  avaient  vécu,  jus- 
qu'alors, soumis  aux  patriarches  schismati- 
ques  d'Alexandrie  et  étaient  imbus  des  erreurs 
d'Eutychès  et  de  Dioscore.  Le  roi  de  Portugal 


CHAPITRE  VI  71 

s'adressa  aussitôt  au  Souverain  Pontife  et  à 
saint  Ignace  pour  leur  demander  des  hommes 
capables  de  remplir  une  si  importante  mis- 
sion. Malgré  ses  supplications  et  ses  larmes, 
le  P.  Nunez  fut  élevé  à  la  haute  dignité 
de  patriarche  d'Ethiopie,  et  les  PP.  André 
Oviedo  et  Melchior  Carnero  furent  sacrés 
évêques,  avec  les  titres  respectifs  d'évê- 
ques  d'Hiérapolis  et  de  Nicée.  Dix  autres 
Pères  leur  furent  adjoints  pour  cette  sainte 
expédition.  La  cérémonie  du  sacre  eut  lieu  à 
Lisbonne,  en  présence  de  la  Cour,  et  fut  en- 
tourée d'un  éclat  et  d'une  magnificence  extra- 
ordinaires. A  ceux  qui  le  félicitaient  de  son 
élévation,  le  P.  Nunez  répondait  :  «  Oh!  que 
j'aimerais  mieux  être  paré  des  chaînes  des 
pauvres  esclaves  de  Tétouan  que  des  insi- 
gnes de  patriarche  !  » 

La  nouvelle  du  départ  définitif  du  zélé 
missionnaire  répandit  une  tristesse  de  mort 
dans  les  bagnes.  On  le  pleura  comme  on 
pleure  la  mort  d'un  père.  Le  F.  Vogado  se 
dévoua  encore  pendant  deux  années  au  ser- 
vice des  captifs.  Il  serait  mort  à  la  tâche,  si 
les  supérieurs  ne  l'eussent  rappelé  en  Portu- 
gal. Ils  lui  offrirent  de  l'élever  à  la  prêtrise, 
pour  le  récompenser  de  son  héroïque  dévoue- 
ment. Cette  faveur  paraissait  d'autant  plus 


?2         LES   JÉSUITES   AUX    PAYS    BARBARESQUES 

juste  que  le  F.  Vogado  avait  déjà  les  ordres 
mineurs,  lors  de  son  entrée  dans  la  Compa- 
gnie. L'humble  religieux  les  supplia  de  le 
laisser  vivre  et  mourir  dans  son  degré  de 
Frère  coadjuteur. 

Les  missions  du  nouveau  monde  réclamant 
tous  les  jours  de  nouveaux  sujets,  les  Jésuites 
furent  contraints  d'abandonner  Tétouan,  où, 
pendant  six  années,  trois  des  leurs  avaient 
donné  de  si  beaux  exemples  de  vertu  et  de 
dévouement  *. 


1.  Cf.  Varones   ilustres  de  la  Compania  de  Jésus,  t.  Il, 
p.  375  et  suiv. 


CHAPITRE  VII 

LES  JÉSUITES  AU  SIEGE  DE  MAZAGAN  (l562).  — 
CRÉATION  D'UNE  RÉSIDENCE  DE  LA  COMPAGNIE 
DANS    CETTE   VILLE. 


Les  Jésuites  ne  devaient  revenir  au  Maroc 
qu'en  i562,  appelés  par  le  roi  Don  Sébastien 
pour  évangéliser  Mazagan.  Les  Portugais 
ne  possédaient  plus  sur  le  littoral  de  l'Océan 
que  cette  place,  fondée  par  eux  en  i5o6.  Cons- 
truite sur  les  déclivités  du  cap  et  au  sommet 
d'un  rocher,  elle  était  de  forme  quadrangu- 
laire  et  défendue  par  cinq  remparts.  Enfin, 
une  massive  forteresse  carrée  flanquée  de 
quatre  tours  en  faisait  une  place  forte  de  pre- 
mier ordre.  La  ville  était  pourvue  de  nom- 
breux puits  et  de  plusieurs  citernes  dont  la 
plus  grande  est  encore  aujourd'hui  un  objet 
de  curiosité  par  ses  vastes  dimensions  et  son 
état  de  conservation  parfaite. 

Le  nombre  de  ses  habitants  ne  dépassa  ja- 


^4         LES    JÉSUITES    AUX   PAYS   BARBARESQUES 

mais  le  chiffre  de  quatre  mille.  L'instruction 
était  donnée  par  des  religieux  de  la  ville  et 
deux  professeurs  royaux.  L'un  de  ces  der- 
niers enseignait  les  arts  et  l'autre  la  musique. 
Pour  la  juridiction  ecclésiastique,  Mazagan 
dépendait  du  patriarcat  de  Lisbonne.  La  ville 
était  divisée  en  quatre  paroisses  :  la  Asun- 
cyon,  la  Misericordia,  Nuestra  Senora  de  la 
Luz  et  San  Sébastian.  Elle  possédait,  en  ou- 
tre, sept  chapelles  publiques  :  Nuestra  Senora 
de  Terso,  Santa  Cruz,  San  José,  Nuestra 
Senora  de  Nazaret,  Nuestra  Senora  de  Guia, 
San  Juan  Bautista  et  celle  de  l'Angel  Gusto- 
dio.  Les  Jésuites  devaient  en  construire  une 
huitième  sous  le  vocable  de  Nuestra  Sefiora 
de  la  Pena  de  Francia  *  :  Notre-Dame  du 
Rocher,  de  France. 

Le  fameux  siège  de  Mazagan  entrepris,  en 
i56a,  par  Mouley-abd- Allah,  sultan  du  Maroc, 
fut  l'occasion  de  la  venue  des  Jésuites  dans 
cette  ville.  Intelligent,  actif  et  surtout  zélé 
mahométan,  Abd-Allah  ne  pouvait  se  faire  à 
l'idée  de  voir  une  poignée  de  chrétiens  braver 
le  Croissant,  et  inquiéter  sans  cesse  ses  sujets 


1.  Cf.  Castellanos,  p.  125  et  suiv.  —  Au  sujet  de  l'histoire 
de  Nuestra  Senora  de  la  Pena  de  Francia,  cf.  notre  ou- 
vrage :  La  Vierge  Marie  patronne  et  protectrice  de  l'Église 
d'Afrique,  ch.  ix,  p.  78  et  suiv. 


CHAPITRE   VII  75 

par  des  incursions  sur  leur  territoire.  Il  jura 
de  s'en  débarrasser  à  tout  prix.  A  cet  effet,  il 
passa  cinq  ans  à  préparer  une  formidable  ex- 
pédition contre  Mazagan.  Au  dire  des  histo- 
riens, il  mit  sur  pied  120,000  fantassins, 
37,000  cavaliers  et  i3,ooo  sapeurs.  Son  artil- 
lerie comprenait  24  pièces,  dont  10  de  gros 
calibre. 

Don  Alvaro  de  Carvalho,  gouverneur  de 
Mazagan,  informé  du  projet  du  sultan,  activa 
la  mise  en  défense  de  la  place,  la  ravitailla 
en  vivres  et  en  munitions,  et  supplia  la  Cour 
de  Lisbonne  de  lui  envoyer  au  plus  tôt  quel- 
ques religieux  de  la  Compagnie  de  Jésus, 
pour  relever  et  soutenir  le  moral  des  soldats 
et  des  habitants  pendant  la  durée  du  siège. 
Il  sollicita  en  particulier  la  faveur  d'avoir  le 
P.  André  de  Carvalho,  son  frère,  sur  qui  il 
comptait  beaucoup  pour  mettre  la  bonne  en- 
tente et  la  cordialité  entre  les  officiers  de  la 
garnison. 

Homme  d'une  grande  vertu  et  d'un  zèle  in- 
fatigable, le  P.  Carvalho  avait  exercé  pendant 
quelque  temps  l'apostolat  aux  Indes,  sous  la 
direction  du  grand  François  Xavier.  Ayant 
contracté  de  graves  infirmités  sous  ce  ciel 
brûlant,  il  reçut  l'ordre  de  retourner  à  Lis- 
bonne. Xavier  rendait  de  lui  ce  beau  témoi- 


76         LES    JÉSUITES    AUX   PAYS   BARBARESQUES 

gnage,  dans  une  lettre  écrite  au  P.  Simon  Ro- 
driguez,  provincial  de  Portugal  :  «  Le  P.  André 
Carvalho  est  tel  qu'on  peut  attendre  beaucoup 
des  grâces  dont  Notre-Seigneur  a  orné  son 
âme  et  l'ornera  sans  doute,  de  plus  en  plus, 
dans  sa  miséricorde.  Je  ne  puis  écrire  de  lui 
autre  chose,  sinon  que  c'est  un  homme  de 
grande  vertu,  et  je  vous  en  prie,  mon  frère 
Simon,  pour  l'amour  du  service  de  Dieu 
Notre-Seigneur,  recevez-le  et  consolez-le  avec 
cette  charité  que  nous  espérons  de  vous  l'un 
et  l'autre  *.  » 

On  lui  adjoignit  les  PP.  Gaspard  Alvarez, 
Marc  Nufïez  et  les  Frères  coadjuteurs  Fran- 
çois de  Figueyredo  et  Melchior  de  Payna.  Ils 
s'empressèrent  aussitôt  de  se  rendre  à  leur 
poste  d'honneur,  et  commencèrent  sans  tar- 
der à  exercer  leur  ministère  de  charité  auprès 
des  habitants  et  des  soldats  de  la  garnison. 

L'approche  de  l'ennemi  fut  bientôt  si- 
gnalée à  l'horizon.  Les  Maures  comptaient  ne 
rencontrer  que  peu  de  résistance  dans  la  place, 
défendue  seulement  par  2,600  hommes.  Mais 
une  fois  de  plus  la  discipline,  la  bravoure  et 
la  supériorité  de  l'armement  devaient  avoir 
raison    du   nombre.    Les  Maures  donnèrent 

1.  Cf.  Ménologe  de  Portugal,  t.  I,  p.  283. 


CHAPITRE   VII  77 

l'assaut  à  la  ville,  le  24  avril.  Ils  furent  ac- 
cueillis si  vigoureusement  par  les  assiégés, 
qu'ils  durent  se  retirer  en  laissant  un  grand 
nombre  de  morts  sur  le  terrain.  Pendant  l'ac- 
tion, la  conduite  des  Jésuites  fut  au-dessus  de 
tout  éloge.  On  les  voyait  se  multiplier  sur 
les  remparts,  encourageant  de  la  voix  et  du 
geste  les  soldats,  et  prodiguant  les  soins  aux 
blessés  et  les  secours  de  la  religion  aux  mou- 
rants. Le  3o  du  même  mois,  les  assiégeants 
s'élancèrent  avec  une  nouvelle  fureur  à  l'as- 
saut. Ils  furent  cette  fois  encore  repoussés 
avec  des  pertes  si  considérables  que  désespé- 
rant, sans  doute,  de  réduire  la  place  si  vail- 
lamment défendue,  ils  levèrent  le  siège  et  se 
retirèrent  précipitamment  dans  l'intérieur  du 
pays  *.  Cette  défense  de  Mazagan  compte 
parmi  les  plus  beaux  faits  d'armes  des  Portu- 
gais au  Maroc. 

Le  bien  opéré  par  les  Jésuites  pendant  leur 
court  séjour  à  Mazagan  fut  si  consolant 
que  le  gouverneur  Don  Alvaro  de  Carvalho 
supplia  les  supérieurs  majeurs  d'y  établir  une 
petite  résidence  de  la  Compagnie.  Ses  vœux 
furent  exaucés.  C'est  dans  cette  ville  que  le 


1.  Cf.  Monumenta,  lettre  du  P.  Gonçalo  Vaaz  au  P.  Na- 
dal,  p.  689. 


^8         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

P.  André,  frère  du  gouverneur,  vit  se  réaliser 
les  prédictions  que  François  Xavier  lui  avait 
faites  au  moment  de  son  départ  des  Indes. 
En  l'accompagnant  au  bateau,  l'apôtre  lui  dit 
qu'il  rendrait  son  âme  au  Sauveur  sur  une 
terre  illustrée  par  les  exploits  de  ses  ancêtres, 
et  mourrait  au  fond  d'un  cachot  après  avoir  été 
pris  par  des  pirates  barbaresques.  Tout  se  vé- 
rifia à  la  lettre.  Envoyé  de  nouveau  à  Maza- 
gan  en  1572,  pour  réconcilier  ses  deux  frères, 
le  P.  André  Carvalho  s'était  embarqué  pour 
se  rendre  par  mer  à  Tanger,  lorsque  le  vais- 
seau qu'il  montait  fut  surpris  et  capturé  par 
seize  galères  barbaresques. 

A  la  nouvelle  de  sa  captivité,  la  reine  Cathe- 
rine de  Portugal  s'empressa  d'envoyer  l'ar- 
gent exigé  pour  sa  rançon  ;  mais  l'homme  de 
Dieu,  au  lieu  de  briser  ses  fer&  et  de  recon- 
quérir sa  liberté,  employa  la  somme  au 
rachat  d'un  jeune  captif  dont  la  foi  courait  de 
grands  dangers.  Le  P.  André  Carvalho  ne 
tarda  pas  à  expirer  de  misère  et  d'épuisement, 
avant  qu'on  eût  le  temps  de  recueillir  de  nou- 
veau le  prix  de  sa  rançon. 

Les  Pères  de  la  petite  résidence  de  Maza- 
gan  devaient  rencontrer  de  nombreux  obsta- 
cles dans  l'évangélisation  de  cette  population 
flottante  et  aventurière,  dont  les  aspirations 


CHAPITRE   VII  ^9 

se  bornaient  aux  intérêts  matériels  et  n'avaient 
en  vue  que  la  jouissance  et  le  plaisir.  Les 
missionnaires  n'en  restèrent  pas  moins  fidèles 
à  leur  poste,  semant  dans  la  tristesse  et  les 
larmes,  et  tombant  parfois  sur  le  champ  de 
bataille,  victimes  de  leur  dévouement. 

Citons  un  exemple.  En  1647,  ^e  P«  Emma- 
nuel Mendez  s'épuisait  dans  un  ministère 
presque  stérile,  lorsque  soudain  la  peste 
et  la  guerre  éclatèrent  à  la  fois.  La  situa- 
tion ne  tarda  pas  à  être  des  plus  critiques. 
Pendant  que  le  P.  Mendez  prenait  soin  de  plus 
de  800 malades,  son  compagnon,  le  P.  Antoine 
de  Macedo,  parcourait  les  remparts  de  la  ville 
assiégée  pour  donner  le  signal  d'alarme  en 
cas  de  surprise.  Les  remèdes  étant  venus  à 
manquer,  le  P.  Mendez  se  livra  au  caprice 
des  flots  pour  aller  solliciter  des  secours  à 
Lisbonne.  A  peine  de  retour  à  Mazagan,  il 
tomba  épuisé  et,  quelques  jours  après,  rendit 
à  Dieu  son  âme  vaillante  *. 

De  temps  à  autre,  des  événements  extraor- 
dinaires venaient  réveiller  la  foi  endormie  des 
habitants  de  Mazagan.  Les  missionnaires  en 
profitaient  pour  les  ramener  à  la  pratique  de  la 
religion  et  à  l'accomplissement  de  leurs  de- 

1.  Cf.  Ménologe  de  l'Assistance  de  Portugal,  t.  II,  p.  383. 


80         LES   JÉSUITES    AUX   PAYS   BARBARESQUES 

voirs.  Parmi  ces  faits,  nous  ne  pouvons  passer 
sous  silence  celui  qui  se  produisit  en  i636. 

Les  Maures  de  la  ville  de  Salé  gardaient  en 
captivité  une  statue  de  Notre-Seigneur  au 
tombeau  (del  Santo  Entierro),  ne  consentant 
à  la  livrer  aux  chrétiens  que  contre  une  somme 
d'argent  considérable.  En  présence  de  telles 
exigences,  ces  derniers  se  voyaient,  à  leur 
grand  regret,  dans  l'impossibilité  d'en  faire  le 
rachat.  Les  Maures  auraient  sans  doute  fini 
par  la  détruire,  le  Coran  leur  interdisant  de 
conserver  toute  image  ou  statue.  Or,  voici 
qu'en  i636,  un  juif  consentit  à  payer  la  rançon 
exigée,  et  résolut  de  transporter  la  précieuse 
image  à  Mazagan  en  se  faisant  accompagner 
par  un  Père  franciscain. 

A  la  nouvelle  de  son  arrivée,  la  population 
se  livra  aux  plus  vifs  transports  de  joie  et  d'al- 
légresse et  se  disposa  à  recevoir  avec  toute  la 
solennité  et  tout  l'éclat  possibles  l'image  de 
Nuestro  Senor  del  Santo  Entierro.  Elle  se 
rendit  en  procession  au  port  avec  le  clergé, 
lui  fit  un  religieux  accueil  et,  au  milieu  des 
détonations  et  des  vivats,  la  transporta  dans 
l'église  principale  en  formant  une  longue  pro- 
cession à  travers  les  rues  de  la  ville.  Spectacle 
touchant  !  Le  juif  demanda  alors  publiquement 
à  être  baptisé  et  à  entrer  dans  le  sein  de  l'Église. 


CHAPITRE   VII  8l 

Ses  pieux  désirs  furent  exaucés  dès  qu'il  eut 
été  instruit  des  principales  vérités  de  la  reli- 
gion. La  statue  de  Nuestro  Senor  del  Santo 
Entierro  resta  en  grande  vénération  à  Maza- 
gan  jusqu'à  l'abandon  de  cette  place  par  le 
Portugal,  en  1769. 

Le  4  décembre  1768,  le  sultan  M  ouley-Moha- 
med  vint  assiéger  la  place,  à  la  tête  de 
75,000  fantassins  et  de  44>000  sapeurs,  appuyés 
par  un  nombre  considérable  de  mortiers  et  de 
grosse  artillerie.  Plus  ou  moins  démantelée 
par  le  contre-coup  du  terrible  tremblement  de 
Lisbonne(iernov.  1755),  la  ville  se  trouvait  en 
fort  mauvais  état  de  défense  et  la  garnison 
était  très  réduite.  Denis-Grégoire  de  Mello 
Castro  y  Mendoza,  gouverneur,  tint  néanmoins 
tête  aux  forces  ennemies  pendant  trois  mois. 
Il  attendait  tous  les  jours  des  renforts.  Enfin 
des  voiles  parurent  à  l'horizon,  à  la  grande 
joie  des  assiégés.  Cette  joie  devait  bientôt  se 
changer  en  une  explosion  de  violente  colère, 
lorsque  le  gouverneur  leur  annonça  que  le  roi 
et  son  ministre,  Pombal,  lui  donnaient  l'ordre 
d'abandonner  la  place  et  d'en  transporter  les 
habitants  à  Lisbonne.  A  cette  nouvelle,  l'irri- 
tation fut  telle  que  de  Mello  craignit  un  ins- 
tantune  révolution.  Il  finitparcalmerles  esprits 

en  leur  donnant  à  entendre  qu'il  ne  répondait 

6 


82         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

pas  de  leur  vie  s'ils  mettaient  obstacle  à  l'exé- 
cution du  décret  royal. 

Le  8  mars,  le  gouverneur  communiqua  Tor- 
dre du  roi  au  sultan  qui  cessa  aussitôt  les  hos- 
tilités. Le  1 1 ,  on  procéda  à  l'embarquement  des 
familles  et  des  soldats  de  la  garnison.  Tout  ce 
qui  ne  pouvait  être  emporté  fut  brûlé  ou  jeté  à 
la  mer.  Le  gouverneur  partit  le  dernier  avec 
une  escorte  de  îoo  hommes. 

Les  Jésuites,  frappés  à  mort  parles  iniques 
décrets  du  trop  fameux  marquis  de  Pombal, 
avaient  été,  dix  ans  auparavant,  expulsés  de 
Mazagan.  Après  la  suppression  de  la  Compa- 
gnie, leur  résidence  et  leur  église  avaient  été 
cédées  aux  Pères  Carmes  déchaussés  !. 

I.  Cf.  Castellanos,  p.  137  et  suiv. 


CHAPITRE  VIII 

EXPÉDITION  DU  ROI  DON  SÉBASTIEN  DE  PORTU- 
GAL. —  LES  JÉSUITES  A  LA  BATAILLE  d'aLCA- 
ZAR-KÉBIR.   —  LEUR    CAPTIVITÉ   A    FEZ    (l578). 


A  la  mort  du  roi  de  Portugal  Jean  III,  sur- 
venue en  i559,  la  couronne  passa  à  son  petit- 
fils,  le  prince  Don  Sébastien,  qui  était  né  le 
20  juillet  i554-  Pendant  sa  minorité,  la  régence 
fut  confiée  à  Catherine  d'Autriche,  son  aïeule, 
sœur  de  Charles-Quint.  Cette  princesse  était 
animée  pour  la  Compagnie  de  Jésus  des 
mêmes  sentiments  d'estime  et  d'affection  que 
son  royal  époux.  Aussi  fit-elle  choix  d'un  Jé- 
suite comme  précepteur  de  son  petit-fils. 

Le  P.  Louis  Gonzalez  da  Camara,  l'apôtre 
des  esclaves  de  Tétouan  et  le  confesseur  du 
défunt  roi,  fut  désigné  pour  ces  hautes  et  déli- 
cates fonctions.  Le  choix  ne  pouvait  être  plus 
heureux,  au  jugement  d'un  historien  portugais 
de  renom  :  «  Toutes  les  qualités  nécessaires 


84        LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

au  précepteur  d'un  prince,  écrit-il,  capables  de 
constituer  un  maître  parfait,  se  trouvaient  heu- 
reusement réunies  dans  le  P.  Louis  Gonzalez. 
Illustre  par  la  naissance  et  par  une  exacte 
observance  de  son  Institut,  il  était  très  instruit 
dans  la  littérature  sacrée  et  profane,  versé 
dans  la  lecture  des  histoires  séculières  et  ec- 
clésiastiques. Il  possédait  dans  sa  pureté  la 
langue  latine,  n'était  point  étranger  aux  diffi- 
cultés des  langues  grecque  et  hébraïque.  Il 
parlait  avec  facilité  le  français,  l'espagnol  et 
l'italien.  Il  avait  eu  occasion  d'apprendre  ces 
langues  dans  les  principales  capitales  de  l'Eu- 
rope où  il  avait  résidé.  Son  caractère  était 
plein  de  douceur,  son  jugement  guidé  par  la 
prudence,  sa  capacité  profonde.  Tous  ces  avan- 
tages le  rendirent  propre  à  former  un  prince  et 
à  lui  apprendre  à  gouverner  sagement  une 
monarchie  *. 

Son  royal  élève,  d'un  tempérament  bouillant 
et  irréfléchi,  ne  devait  malheureusement  pas 
mettre  à  profit  toutes  les  leçons  de  sagesse, 
de  prudence  et  de  modération  de  son  austère 
précepteur.  A  peine  âgé  de  vingt  ans,  il  lui  prit 
fantaisie  de  se  rendre,  avec  quelques  jeunes 


1.  Barbosa  Machado  :  Memoria  para  la  historia  de  Por- 
tugal, t.  I,  p.  210. 


CHAPITRE   VIII  85 

seigneurs,  à  Tanger,  pour  guerroyer  contre  les 
mahométans  (i5y4)-  Après  quelques  chevau- 
chées en  dehors  de  la  place,  il  revint  à  Lisbonne, 
où  son  cher  maître,  le  P.  Gonzalez,  à  toute 
extrémité,  le  réclamait  pour  le  voir  une  dernière 
fois  avant  de  mourir.  En  débarquant,  le  prince 
se  rendit  directement  à  la  cellule  de  l'humble 
religieux,  l'embrassa  affectueusement  et  lui 
donna  des  marques  profondes  de  respect  et  de 
vénération.  Après  la  mort  de  son  précepteur, 
le  jeune  monarque  parut  inconsolable.  Aux 
courtisans  qui  s'en  étonnaient  :  «  Que  voulez- 
vous,  leur  répondait-il,  je  n'ai  pas  connu  d'autre 
père  que  le  Père  Louis  i,  et  je  ne  sais  que  trop 
combien  il  a  souffert  pour  moi.  » 

La  mort  du  P.  Gonzalez  laissa  trop  tôt  sans 
frein  la  fougue  du  jeune  prince,  dont  l'esprit 
était  plus  que  jamais  hanté  de  rêves  de  con- 
quêtes. Quatre  ans  après  (1578),  il  crut  avoir 
trouvé  une  occasion  favorable  de  les  réaliser. 
Muley  Abd-Allah,  sultan  du  Maroc,  venait  de 
mourir.  Son  fils  Mohamed  qu'il  avait  eu  d'une 
négresse  —  surnommé  pour  cela  le  noir  — 
lui  succéda.  Il  ne  tarda  pas  à  exciter  le  mé- 
contentement de  ses  sujets  par  ses  abomina- 


1.  Don  Sébastien  naquit  quelques  mois  après  la  mort  de 
son  père. 


86         LES   JÉSUITES   AUX    PAYS   BARBARESQUES 

bles  cruautés.  Pour  se  débarrasser  des  com- 
pétiteurs, il  avait,  en  effet,  mis  à  mort  deux 
de  ses  frères  et  jeté  le  troisième  dans  un  ca- 
chot. Abd-el-Melek,  son  oncle,  connu  aussi 
sous  le  nom  de  Moulé-Moluc,  profita  de  l'état 
des  esprits,  et  grâce  à  l'appui  d'un  parti  puis- 
sant et  de  6,000  janissaires,  envoyés  par  le 
pacha  d'Alger,  réussit  à  le  détrôner  et  à  le 
chasser  du  Maroc,  après  avoir  gagné  sur  lui 
trois  batailles  consécutives. 

Abd-Allah  se  réfugia  au  Pefion  de  Vêlez 
appartenant  à  l'Espagne  et  sollicita  l'appui 
de  Philippe  II  pour  reconquérir  son  trône, 
promettant  de  se  faire  son  vassal  et  de  lui 
céder  plusieurs  ports  sur  les  côtes  de  l'Atlan- 
tique. Déjà  suffisamment  occupé  avec  la 
guerre  des  Flandres,  le  roi  repoussa  ses  offres, 
alléguant  qu'il  venait  de  conclure  une  trêve 
avec  le  nouveau  sultan. 

Voyant  qu'il  n'avait  rien  à  espérer  du  roi 
d'Espagne,  Abd-Allah  s'embarqua  pour  Lis- 
bonne, et  sut  si  bien  circonvenir  le  roi  Sébas- 
tien et  un  certain  nombre  de  courtisans  qu'il 
les  gagna  à  sa  cause,  Il  leur  représenta  la  fa- 
cilité de  l'entreprise  et  les  immenses  avanta- 
ges qu'en  retirerait  le  Portugal.  Abd-Allah 
leur  donna,  en  effet,  l'assurance  que  le  grand 
nombre  de  ses  partisans  n'attendaient  qu'un 


CHAPITRE   VIII  87 

signal  pour  se  soulever  et  marcher  sur  Fez, 
la  capitale.  La  reine  Catherine,  le  cardinal 
Henri,  de  vieux  généraux,  de  sages  conseillers 
de  la  cour,  le  P.  Maurice  de  Serpa,  Jésuite, 
son  confesseur,  essayèrent  par  tous  les  moyens 
de  détourner  le  jeune  roi  de  cette  folle  cam- 
pagne. Il  demeura  inébranlable  dans  sa  dé- 
termination et  ne  voulut  rien  entendre.  Il 
donna  aussitôt  des  ordres  pour  les  prépa- 
ratifs. 

Jamais  entreprise  ne  fut  menée  avec  plus 
de  précipitation,  de  légèreté  et  d'incurie.  Ce 
fut  pour  Lisbonne  une  occasion  de  réjouissan- 
ces et  de  fêtes  où  l'on  chantait  déjà  victoire. 
Nombre  de  grandes  dames,  de  courtisans  vou- 
lurent suivre  l'expédition,  comme  s'il  se  fût 
agi  d'une  simple  parade  militaire.  Des  abbés 
mitres  et  plusieurs  évêques  se  joignirent  à 
eux,  sans  parler  d'une  foule  innombrable  de 
paysans  avec  leurs  femmes  et  leurs  enfants. 
Parmi  ces  derniers,  certains  avaient  même 
acheté  de  grosses  cordes  pour  lier  les  Maures 
faits  prisonniers  dans  la  bataille.  Avec  les 
18,000  hommes  *  qu'il  était  parvenu  à  réunir 


1.  Sur  ce  nombre,  il  y  avait  9,000  Portugais,  3,000  Alle- 
mands, 2,000  Espagnols,  1,000  aventuriers,  3,000  pour  la 
cavalerie  et  le  train  et  enfin  600  Italiens.  Cf.  Castellanos, 
p.  332. 


88         LES    JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

et  douze  pièces  d'artillerie,  Don  Sébastien 
comptait  arriver  triomphalement  à  Fez.  Ajou- 
tons que  Ton  emportait  des  provisions  pour 
huit  jours  à  peine.  Le  reste  était  à  l'avenant. 

Don  Sébastien  demanda  au  supérieur  des 
Jésuites  de  Lisbonne  un  certain  nombre  de 
Pères  et  de  Frères  coadjuteurs  pour  assurer 
le  service  divin  dans  l'armée,  prendre  soin 
des  malades  dans  les  ambulances  et  assister 
les  mourants.  Dix  Pères  et  cinq  Frères  reçu- 
rent aussitôt  l'ordre  de  se  préparer  à  partir 
avec  l'armée  expéditionnaire.  Le  P.  Maurice 
de  Serpa,  confesseur  du  roi,  fut  nommé  leur 
supérieur  avec  le  titre  d'aumônier  en  chef. 

La  bénédiction  des  étendards  eut  lieu  le 
17  juin  1578.  La  flotte  mit  à  la  voile  le  24,  et 
jeta  l'ancre  dans  le  port  de  Tanger,  le  7  juil- 
let. Mohamed,  le  sultan  détrôné,  l'y  avait 
précédée  pour  soulever  les  tribus  d'alentour  et 
les  gagner  à  sa  cause.  C'est  à  peine  s'il  put 
réunir  800  arquebusiers  et  400  cavaliers, 
preuve  éclatante  de  son  impopularité.  Don 
Sébastien  lui  donna  l'ordre  de  les  conduire 
par  voie  de  terre  à  Arzila,  lieu  de  débarque- 
ment et  de  concentration  des  troupes  expédi- 
tionnaires. De  là,  le  roi  de  Portugal  comptait 
marcher  droit  sur  Fez  en  passant  par  Alcazar- 
Kébir. 


CHAPITRE   VIII  89 

Moulé-Moluc,  tenu  au  courant  des  desseins 
des  Portugais  et  de  leurs  préparatifs,  prit  tou- 
tes les  dispositions  pour  arrêter  leur  marche 
en  avant.  Il  avait  réuni,  à  cet  effet,  une  armée 
comprenant  25,ooo  cavaliers  et  16,000  fantas- 
sins, dont  3,ooo  étaient  des  Maures  d'Anda- 
lousie fort  bien  dressés  à  l'art  de  la  guerre. 
Son  artillerie  comprenait  34  pièces  de  divers 
calibres.  De  plus,  un  nombre  considérable 
d'Arabes  avaient  répondu  à  son  appel  et 
étaient  venus  s'adjoindre  aux  troupes  régu- 
lières. Le  plan  de  bataille  du  sultan  était  tout 
à  la  fois  des  plus  simples  et  des  plus  habiles. 
Il  consistait  à  laisser  s'avancer  dans  l'inté- 
rieur du  pays  l'armée  portugaise  et  à  ne  lui 
livrer  combat  que  lorsqu'elle  serait  hors  de 
portée  d'être  soutenue  par  la  flotte. 

Don  Sébastien  quitta  Arzila,  le  29  juillet, 
et  campa  le  soir  à  trois  lieues,  à  los  Molinos. 
Le  3o,  il  était  à  Menara  et,  le  ier  août,  à  Ca- 
beça  de  Ardana.Le  2,  il  arriva  à  Barcain,  où 
il  franchit  l'Oued  Mklacem,  et  enfin,  le  3,  il 
se  trouvait  à  Alcazar-Kébir  où  l'attendait 
Moulé-Moluc.  Ces  cinq  journées  de  marche, 
par  des  chaleurs  torrides  et  à  travers  un  pays 
déserté  par  ses  habitants  et  dépouillé  de  tout, 
furent  cinq  journées  mortelles  pour  les  trou- 
pes portugaises.  La  démoralisation  commen- 


90         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

çait  à  gagner  les  soldats,  au  point  que  Moha- 
med lui-même  insista  pour  que  l'armée  se  re- 
pliât sur  Larache.  Don  Sébastien  n'en  voulut 
rien  faire. 

Il  serait  difficile  de  décrire  les  souffrances 
endurées  pendant  les  premiers  jours  de  cette 
malheureuse  campagne  par  les  Jésuites  atta- 
chés aux  différents  corps  de  troupes.  Sous  un 
ciel  de  feu,  ils  ramassaient  les  soldats  mala- 
des ou  épuisés  tombés  le  long  du  chemin  et 
s'attelaient  comme  des  bêtes  de  somme  aux 
chariots  sur  lesquels  ils  les  déposaient  pour 
les  traîner  aux  ambulances.  Mais  ce  n'était  là 
que  le  commencement  de  leurs  épreuves. 

La  bataille  s'engagea  le  4  août.  Quoique 
mourant  dans  sa  litière,  Moulé-Moluc  disposa 
lui-même  ses  troupes  en  ordre  de  bataille, 
recommandant  à  ses  vizirs  de  cacher  son  tré- 
pas s'il  venait  à  expirer  pendant  l'action.  Il 
leur  enjoignit  même  de  feindre  de  venir 
prendre  ses  ordres,  comme  s'il  eût  été  encore 
vivant,  afin  de  soutenir  le  courage  des  com- 
battants. L'armée  portugaise  était  divisée  en 
trois  colonnes  ;  celle  du  sultan  était  disposée 
en  forme  de  croissant,  avec  les  canons  au  cen- 
tre et  la  cavalerie  sur  les  ailes.  Au  premier 
choc  l'infanterie  portugaise  fit  plier  celle  des 
Maures,  au  point  que  ces  derniers  commen- 


CHAPITRE   VIII  91 

çaient  à  s'enfuir  en  désordre.  A  cette  vue,  le 
vieux  Moulé-Moluc,  quoique  moribond,  se  fit 
hisser  à  cheval  et,  s'élançant  à  la  rencontre 
des  fuyards,  les  ramena  au  combat.  Ce  dernier 
effort  héroïque  acheva  ses  forces,  il  rendit 
quelques  instants  après  le  dernier  soupir  dans 
sa  litière. 

L'avantage  du  combat  semblait  se  dessiner 
en  faveur  des  chrétiens,  lorsque  soudain  un 
brusque  mouvement  de  cavalerie  opéré  sur 
les  deux  ailes  de  l'armée  marocaine  enve- 
loppa l'armée  portugaise,  pendant  que  l'artil- 
lerie placée  au  centre  répandait  la  mort  et  la 
confusion  dans  leurs  rangs.  Assurés  désormais 
de  la  victoire,  le  musulmans  s'élancèrent 
armés  du  cimeterre  dans  les  bataillons  por- 
tugais et  en  firent  un  affreux  carnage. 

Mohamed,  le  sultan  détrôné,  poursuivi  par 
les  cavaliers  maures,  se  noya  en  voulant  tra- 
verser l'Oued  Mklacem.  Le  roi  Sébastien 
trouva  lui-même  le  trépas  sur  le  champ  de 
bataille.  Il  reçut  un  coup  d'escopette  et  deux 
coups  de  cimeterre,  au  moment  où  il  tombait 
de  cheval.  Trois  rois  perdirent  ainsi  la  vie, 
dans  cette  horrible  journée.  Les  Marocains 
laissèrent  18,000  morts  sur  le  terrain  et  les 
Portugais  6,000.  Au  nombre  de  ces  derniers, 
se  trouvaient  les  évêques  de  Coïmbre  et  d'O- 


92         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

porto,  le  P.  Maurice  de  Serpa,  confesseur  du 
roi,  et  un  grand  nombre  de  nobles  portugais,  de 
chevaliers  et  d'illustres  capitaines  étrangers. 
A  peine  60  soldats  de  l'armée  chrétienne  pu- 
rent échapper  à  l'ennemi  en  cherchant  un 
refuge  à  Ceuta,  Tanger  et  Arzila.  Parmi  ceux- 
ci  se  trouvait  le  fils  de  Mohamed,  le  sultan 
détrôné.  S'étant  rendu  en  Portugal  avec  Mar- 
tin Correa  de  Silva,  il  y  fut  baptisé  quelque 
temps  après  et  reçut  le  nom  de  Don  Philippe 
d'Afrique.  Il  eut  pour  parrain  le  roi  D.  Phi- 
lippe III,  encore  infant.  Don  Philippe  d'Afri- 
que mourut  dans  les  Flandres  au  service  de 
l'Espagne. 

Moulé- Ahmed,  frère  de  Moulé-Moluc,  fut 
proclamé  sur  le  champ  de  bataille  sultan  de 
tout  le  Maroc.  Il  fit  garder  à  Alcazar-Kébir  le 
corps  du  roi  Sébastien  découvert  parmi  les 
cadavres,  par  Sébastien  de  Rosende,  un  de 
ses  écuyers.  Quelque  temps  après,  il  fut  re- 
mis au  gouverneur  de  Ceuta  et  enfin  transporté 
au  monastère  de  Belem,  en  Portugal,  pour 
y  être  enseveli  dans  le  panthéon  des  rois,  ses 
ancêtres  *. 

Le  corps  de  Mohamed  fut  traité  avec  moins 
d'égards.  Le  nouveau  sultan  le  fit  empailler 

1.  Cf.  Castellanos,  chap.  XI,  p.  330  et  suiv. 


CHAPITRE   VIII  93 

et  porter  devant  lui  dans  son  entrée  triom- 
phale à  Fez.  Le  vainqueur  était  précédé  et 
suivi  d'un  grand  nombre  de  captifs  et  de  pri- 
sonniers chrétiens.  Dans  le  nombre  se  trou- 
vaient les  neuf  Pères  et  les  cinq  Frères  Jé- 
suites qui  avaient  survécu  au  désastre.  Le 
long  trajet  *  qui  sépare  Alcazar-Kébir  de  Fez 
fut  véritablement  pour  eux  la  voie  doulou- 
reuse. Attachés  tous  ensemble,  les  mains 
étroitement  liées  sur  le  dos,  presque  nus  et 
mourants  de  faim  et  de  soif,  ils  durent  pen- 
dant huit  jours  courir  au  pas  des  chevaux  de 
leurs  maîtres,  stimulés  par  la  pointe  de  leurs 
lances,  lorsque,  brisés  de  fatigue,  ils  ralentis- 
saient leur  marche.  Malgré  les  tourments  de 
toutes  sortes  qui  les  attendaient  dans  la  capi- 
tale, ils  n'en  chantèrent  pas  moins  le  Te  De  uni 
en  y  entrant  au  milieu  des  outrages  et  des 
insultes  de  la  populace. 

Le  P.  Pierre  Martins  fut  plongé  dans  un 
cachot  avec  quatre-vingts  gentilshommes.  Il 
sut  si  bien  ranimer  leur  courage  que  tous  ju- 
rèrent de  mourir  mille  fois  plutôt  que  de  renier 
Jésus-Christ.  La  semaine  sainte  étant  arrivée, 
il  célébra  au  milieu  d'eux  tous  les  offices  di- 
vins en  usage  dans  l'Église.  Le  saint  Sacre- 

1.  Plus  de  150  lieues. 


94         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

ment  resta  exposé  toute  la  journée  du  jeudi 
saint.  Les  juifs,  l'ayant  su,  firent  tout  pour  ame- 
ner les  sectateurs  de  Mahomet  à  se  saisir  du 
Dieu  des  chrétiens  et  à  le  fouler  aux  pieds. 
Aussitôt  le  cachot  est  envahi  par  des  force- 
nés ;  mais  les  quatre-vingts  captifs  firent  un 
rempart  de  leurs  corps  à  la  sainte  Eucharistie, 
pendant  que,  debout  près  de  l'autel,  le  P.  Mar- 
tins  s'apprêtait  à  consommer  les  saintes  Es- 
pèces. Devant  une  si  héroïque  résistance,  les 
Maures  se  retirèrent  muets  d'étonnement  *. 

Le  P.  Balthazar  Diaz  eut  tout  particulière- 
ment à  souffrir  des  mauvais  traitements  de 
son  maître,  homme  cruel  et  sans  pitié.  Privé 
de  l'usage  de  son  bras  droit  qui  n'était  qu'une 
plaie,  il  n'en  fut  pas  moins  contraint  à  tour- 
ner tous  les  jours  la  meule  avec  le  bras  gau- 
che; mais  les  souffrances  de  sa  captivité  lui 
paraissaient  peu  de  chose  en  comparaison  de 
la  tristesse  et  de  la  douleur  qu'il  éprouvait  en 
entendant,  à  toute  heure,  les  infidèles  vomir 
toutes  sortes  de  blasphèmes  contre  Jésus- 
Christ  2. 

Le  F.  Nogueyra,  chargé  par  son  maître  du 
soin  de  ses  écuries,  n'était  pas  mieux  traité. 


1.  Ménologe  de  Portugal,  1. 1,  p.  149. 

2.  Ménologe  de  Portugal,  t.  I,  p.  367. 


CHAPITRE  VIII  95 

Mais  le  bon  Frère,  en  racontant  dans  une  lettre 
les  honteux  et  cruels  tourments  qu'on  lui  fai- 
sait subir  pour  le  contraindre  à  renier  sa  re- 
ligion, protestait  que  Notre-Seigneur  l'avait 
grandement  consolé  parmi  tant  de  calami- 
tés :  «  Et  je  m'estime  bien  heureux,  ajoutait- 
il  en  terminant,  d'avoir  été  conduit  ici  par  les 
mains  de  Dieu  !  Car,  si  jusqu'à  présent  je  ne 
m'étais  pas  rendu  digne  du  nom  de  religieux 
et  de  Compagnon  de  Jésus,  j'espère  avoir  ap- 
pris à  le  devenir  *.  » 

Les  autres  Pères  et  Frères  eurent  aussi  à 
endurer  pendant  de  longs  mois  les  horreurs 
de  l'esclavage,  mais  Dieu  leur  donna  d'y  sou- 
tenir, comme  le  P.  Martins,  le  courage  et  la 
foi  de  ceux  dont  ils  partageaient  la  captivité, 
contre  les  séductions  et  les  tortures  des  fé- 
roces sectateurs  de  Mahomet. 

Le  désastre  d'Alcazar-Kébir  jeta  dans  le 
deuil  et  les  larmes  tout  le  Portugal.  La  Com- 
pagnie de  Jésus  perdait  dans  le  roi  Sébastien 
un  de  ses  plus  généreux  et  de  ses  plus  dévoués 
bienfaiteurs.  Aussi,  tous  les  Pères  reçurent- 
ils  l'ordre  de  célébrer  chacun  vingt-cinq  mes- 
ses pour  le  repos  de  l'âme  de  l'infortuné 
prince,    en  mémoire   des  six   collèges  qu'il 

1.  Ménologe  de  Portugal,  t.  II,  p.  129. 


96         LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

avait  fondés  avec  une  libéralité  vraiment 
royale  et  en  souvenir  des  riches  aumônes 
qu'il  avait  faites  pour  soutenir  les  missions 
de  la  Compagnie,  en  Europe,  au  Brésil,  en 
Ethiopie,  aux  Indes  et  au  Japon  *. 

1.  Ménologe  de  Portugal,  t.  II,  p.  107. 


CHAPITRE  IX 

UN    SULTAN    DU    MAROC    SE    CONVERTIT 
ET    SE    FAIT   JÉSUITE 


La  divine  Providence  opère  parfois  des 
miracles  de  transformation  bien  faits  pour 
dérouter  la  sagesse  humaine.  Nous  venons 
d'admirer  le  courage  héroïque  des  Jésuites 
dans  l'affreux  désastre  d'Alcazar-Kébir  et 
pendant  leur  douloureuse  captivité  à  Fez. 
Voici  maintenant  que  les  rôles  vont  être 
changés.  C'est  un  sultan  du  Maroc  que,  par 
des  voies  cachées,  Dieu  va  conduire  dans  le 
sein  de  la  Compagnie  de  Jésus. 

Cet  événement  se  passa  en  i655,  et  eut 
pour  héros  Muley-Mohammed-el-Abbas,  fils 
et  héritier  de  Muley-el-Melek,  roi  de  Fez. 

Doué  d'une  intelligence  remarquable,  El- 
Abbas  ne  tarda  pas  à  faire  preuve  de  grandes 
qualités  militaires.  Il  fut  pendant  près  de 
dix  ans  le  conseiller  et  le  lieutenant  de  son 
oncle  El-Assegher.  Au  conseil,  son  avis  pré- 
valait et  décidait  toujours   de    la    paix  ou 

7 


98        LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

de  la  guerre.  Il  donna,  d'ailleurs,  des  preuves 
éclatantes  de  ses  hautes  capacités  dans  la 
guerre  qu'il  livra  à  deux  caïds  puissants,  en 
révolte  ouverte  contre  l'autorité  du  sultan. 
S'étant  mis  à  la  tête  d'une  armée  considé- 
rable, il  les  vainquit  tour  à  tour  et  les  ramena 
à  la  soumission.  En  actions  de  grâces  pour 
la  double  victoire  remportée,  il  résolut  de  faire 
le  pèlerinage  de  La  Mecque,  que  tout  bon  mu- 
sulman doit  accomplir  au  moins  une  fois  en 
sa  vie.  C'est  pendant  ce  voyage  que  la  grâce 
l'attendait. 

Mohammed-el-Abbas  ne  prit  avec  lui  que 
quelques  serviteurs  et  voyageait  comme  un 
simple  seigneur.  Il  se  rendit  tout  d'abord, 
par  mer,  à  Tunis,  où  le  bey,  allié  du  sultan 
du  Maroc,  le  combla  d'honneurs.  Un  vais- 
seau anglais  étant  en  partance,  le  bey  con- 
seilla à  El-Abbas  de  le  prendre,  parce  qu'il 
était  bien  armé,  et  que  son  pavillon  était 
en  paix  avec  tous  les  princes  chrétiens,  dou- 
ble garantie  contre  les  risques  et  les  surprises 
de  la  traversée.  Le  navire  avait  à  peine  gagné 
la  haute  mer  qu'il  fut  aperçu  par  la  flotte  des 
Chevaliers  de  Malte.  Il  reçut  aussitôt  l'ordre 
de  s'arrêter  pour  subir  la  visite  imposée  à 
tout  bâtiment,  sous  peine  d'un  abordage  à 
main  armée,  en  cas  de  refus.  Le  prince,  ayant 


CHAPITRE   IX  99 

été  découvert,  fut  fait  prisonnier  avec  sa  suite 
et  conduit  à  Malte. 

Le  grand  maître  s'aperçut  bien  vite  que  le 
captif  n'était  pas  de  condition  ordinaire.  Cer- 
taines indiscrétions  lui  donnèrent  même  à 
entendre  qu'il  était  de  la  parenté  du  sultan 
du  Maroc.  Aussi  exigea-t-il  une  forte  rançon. 
Informé  du  sort  du  prince,  le  bey  de  Tunis 
s'empressa  de  réunir  les  4°>°oo  écus  exigés 
pour  sa  mise  en  liberté. 

Les  huit  mois  de  captivité  passés  au  contact 
des  Chevaliers  de  Malte  fournirent,  sans  doute, 
à  Mohammed-el-Abbas  l'occasion  de  s'ins- 
truire delà  religion  chrétienne  et  de  la  compa- 
rer à  celle  de  Mahomet.  Quoi  qu'il  en  soit,  le 
12  juin  i656,  le  prince  déclara  ouvertement 
au  grand  maître  qu'il  voulait  se  faire  chré- 
tien. Avant  d'accéder  à  ses  désirs,  on  acheva 
son  instruction.  Son  baptême  fut  fixé  pour  le 
3i  juillet.  Il  prit  pour  parrain  le  commandeur 
de  l'Ordre  de  Malte,  Balthazar  Mendez,  dont 
il  demanda  à  porter  le  nom.  Il  y  ajouta  celui 
de  Loyola,  en  l'honneur  du  fondateur  de  la 
Compagnie  dont  on  célébrait  la  fête  en  ce 
même  jour.  Après  s'être  démis  de  la  couronne 
en   faveur    d'Ahmed,    son    fils  *,    Balthazar 

1.  Il  régna  nominalement  à  Marrakech  de  1654  à  1659  et 
périt  sous  les  coups  de  son  oncle  maternel,  Abd-el-Kerin. 


IOO      LES    JÉSUITES    AUX    PAYS   BARBARESQUES 

Loyola  Mendez  —  c'est  sous  ce  nom  que 
Mouley-Mohammed-el-Abbas  sera  connu  dé- 
sormais —  avait,  tout  d'abord,  formé  le  pro- 
jet de  se  retirer  dans  un  désert  pour  y  mener 
la  vie  pénitente  des  solitaires  d'Egypte  ; 
mais  ayant  réfléchi  que  l'exercice  de  l'aposto- 
lat auprès  de  ses  anciens  coreligionnaires 
serait  plus  agréable  à  Dieu,  il  résolut  de  se 
mettre  à  l'étude  des  sciences  sacrées.  Pour 
réaliser  plus  facilement  son  dessein,  il  se  ren- 
dit à  Rome,  où  il  ne  tarda  pas  à  solliciter  son 
admission  dans  la  Compagnie  de  Jésus.  On 
l'appliqua  à  l'étude  du  latin  pendant  trois  ans, 
avant  de  lui  faire  prendre  l'habit.  Entre 
temps,  le  Père  général  donna  ordreau  recteur 
du  collège  des  Jésuites  de  Malaga  de  se  ren- 
dre sous  un  déguisement  à  Fez,  pour  pren- 
dre des  informations  touchant  la  personne  de 
Balthazar  Loyola  Mendez.  Plusieurs  chré- 
tiens étrangers,  des  religieux,  des  marchands 
résidant  à  Fez  témoignèrent  sous  la  foi  du 
serment  qu'il  était  réellement  le  fils  et  l'héri- 
tier du  sultan  de  Fez  Abd-el-Maleck. 

Après  ses  deux  années  de  noviciat,  le 
P.  Balthazar  Mendez  fut  ordonné  prêtre.  Il 
fut  ensuite  appliqué  encore  pendant  deux  ans 
à  l'étude  de  la  théologie  et  de  la  morale.  Sa 
formation  terminée,  on  le  chargea  de  l'évan- 


CRAPITRE    IX  101 

gélisation  des  musulmans  détenus  dans  les 
bagnes  de  Gênes  et  de  Naples  et  sur  les  vais- 
seaux des  principaux  ports  de  la  péninsule. 
Il  s'en  acquitta  avec  un  zèle  et  un  dévoue- 
ment vraiment  admirables.  Si  nous  en  croyons 
les  relations  de  l'époque,  il  convertit  à  la  reli- 
gion chrétienne  plus  de  deux  mille  de  ses 
anciens  coreligionnaires.  Il  fit  même  venir  à 
Gênes  un  célèbre  docteur  musulman  de  Fez 
et  lui  montra  avec  tant  de  clarté  et  de  soli- 
dité la  vérité  de  la  religion  catholique  que 
ce  dernier  lui  témoigna  le  désir  de  se  faire 
chrétien.  Le  P.  Mendez  le  fit  partir  pour 
Florence,  où  ses  vœux  furent  exaucés.  Le 
duc  de  Toscane,  Ferdinand,  s'offrit  à  lui 
servir  de  parrain  et  lui  donna  son  nom  et 
l'hospitalité  de  son  palais. 

Les  nombreuses  conversions  opérées  par  le 
P.  Mendez  ne  laissaient  pas  d'exciter  contre 
lui  la  rage  de  certains  musulmans  fanatiques. 
A  Gênes,  l'un  d'eux  voulut  l'empoisonner, 
ou,  tout  au  moins,  le  priver  de  l'usage  de  la 
raison.  A  cet  effet,  il  lui  offrit  une  gerbe  de 
fleurs  trempées  dans  un  liquide  corrosif  sur 
lequel  il  avait  récité  des  incantations  arabes. 
—  Je  le  sais,  tu  veux  me  tuer  ou  me  rendre 
fou,  lui  dit  le  Père.  Eh  bien,  si  ces  fleurs  ne 
me  causent  aucun  mal,  voudras-tu  recevoir 


102      LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

le  baptême  ?  —  Saisissant  alors  la  gerbe  em- 
poisonnée, le  P.  Mendez  en  aspira  longtemps 
le  parfum.  Tremblant  de  peur,  le  Maure  se 
jeta  à  ses  genoux  en  implorant  sa  grâce. 
Quelque  temps  après,  il  recevait  le  baptême. 

Malgré  ses  absorbantes  occupations,  le 
P.  Mendez  trouva  encore  le  temps  d'éditer 
un  ouvrage  dans  lequel  il  réfutait  toutes  les 
assertions  émises  en  faveur  du  Coran,  dans 
les  travaux  par  lui  publiés  avant  sa  conver- 
sion. De  plus,  par  ses  soins  et  grâce  à  son 
zèle,  les  notables  de  Gênes  fondèrent  une  con- 
frérie pour  venir  un  aide  aux  musulmans 
convertis. 

Après  six  ans  seulement  de  vie  religieuse, 
le  P.  Mendez  fut  appelé  à  évangéliser  un  plus 
vaste  champ  d'apostolat.  En  juillet  1667, 
il  reçut  l'ordre  de  se  rendre  aux  Indes  pour 
y  travailler  à  la  conversion  des  infidèles.  Il 
avait  alors  trente-six  ans,  «  était  grand,  nous 
dit  une  relation  de  l'époque,  proportionné, 
blanc  et  bien  fait,  d'un  esprit  merveilleux,  d'un 
naturel  ravissant,  doux  et  familier.  »  Pour  se 
rendre  à  sa  lointaine  mission,  il  devait  aller 
s'embarquer  à  Lisbonne  et  par  conséquent 
franchir  la  distance  considérable  qui  sépa- 
rait la  ville  de  Gênes  de  la  capitale  du  Portu- 
gal. On  lui  donna  un  domestique  pour  Tac- 


CHAPITRE   IX  103 

compagner    et    prendre    soin    des    chevaux 
pendant  ce  long  et  pénible  trajet. 

A  Arles,  le  P.  Mendez  eut  la  joie  de  s'ar- 
rêter trois  jours  chez  Mendez,  le  comman- 
deur des  galères  qui  l'avaient  fait  captif  et 
dont  il  avait  adopté  le  nom  à  son  baptême. 
Le  commandeur  lui  fit  sa  confession  générale 
et  voulait  à  tout  prix  le  suivre  aux  Indes.  A 
Béziers,  la  réception  fut  presque  un  triomphe. 
Le  Père  y  rencontra,  en  effet,  plusieurs 
personnes  ayant  habité  Fez,  entre  autres  un 
peintre  qui  lui  avait  fait  son  portrait  et  un 
religieux  jacobin.  Aussitôt  que  la  nouvelle  de 
son  arrivée  se  fut  répandue  en  ville,  tous  vou- 
lurent le  voir  et  lui  parler.  Le  prieur  des  ja- 
cobins, accompagné  de  sept  autres  religieux 
de  son  Ordre,  vint  lui  faire  visite  et  le  haran- 
gua en  latin.  Il  le  traita  cinq  ou  six  fois  de 
Majesté,  dans  le  courant  de  son  discours. 
Les  Augustins,  les  Cordeliers  et  autres  reli- 
gieux vinrent  également  lui  présenter  leurs 
hommages.  Parmi  les  visiteurs  de  marque 
se  trouvaient  MM.  de  Gastelmanet  et  de 
Calaux,  commandeurs  de  Malte. 

Ils  connaissaientparticulièrementle  P.  Men- 
dez pour  l'avoir  fréquenté  à  Malte  pendant 
les  huit  mois  de  sa  captivité.  Tous  lui  pro- 
diguèrent   de   grandes    marques  de   respect 


Io4      LES   JÉSUITES   AUX    PAYS   BARBARESQUES 

et  de  vénération  et,  à  son  insu,  firent  prendre 
son  portrait  par  un  peintre  de  la  ville  *. 

La  réception  de  Toulouse  ne  revêtit  pas 
moins  d'éclat  et  de  solennité.  A  son  arrivée, 
le  P.  Mendez,  sur  l'invitation  du  supérieur 
des  Jésuites,  dit  la  messe  de  communauté,  le 
jour  de  saint  Jacques,  et  distribua  la  commu- 
nion à  plus  de  cent  Jésuites.  Un  grand  nom- 
bre de  conseillers  et  de  personnes  de  condi- 
tion y  assistèrent.  Le  lendemain,  l'archevêque 
vint  le  visiter  et  l'invita  à  dîner.  L'intendant 
général  et  plusieurs  présidents  lui  firent  éga- 
lement visite.  A  la  demande  de  M.  de  Saint- 
Papoul,  il  célébra  la  messe  le  jeudi  chez  les 
Carmélites  et  le  vendredi  chez  les  religieuses 
de  Notre-Dame.  A  la  prière  de  MM.  les  com- 
mandeurs, il  la  dit  le  samedi  dans  la  chapelle 
des  Maltaises.  Dans  ces  démonstrations  hono- 
rifiques, le  P.  Mendez  montrait  une  simplicité 
et  une  humilité  vraiment  religieuses,  unies 
à  une  distinction  naturelle  qui  charmait 
tout  le  monde. 

Les  fatigues  de  ce  long  voyage  entrepris 
par  les  fortes  chaleurs  de  l'été  devaient  mal- 
heureusement avoir  de  funestes  conséquences 


1.  Ce  tableau  fut  porté  pendant  la   Révolution    dans  la 
famille  de  Saune  qui  le  possède  encore  (Note  des  Etudes). 


CHAPITRE   IX  105 

pour  sa  santé.  A  son  arrivée  à  Madrid,  le 
P.  Mendez  se  sentit  soudain  dévoré  par  une 
fièvre  ardente,  qui  donna  les  plus  vives  in- 
quiétudes aux  quatre  plus  célèbres  médecins 
de  la  capitale  appelés  à  se  prononcer  sur  son 
état.  Ils  firent  néanmoins  tout  ce  qui  était  en 
leur  pouvoir  pour  le  sauver,  mais  sans  succès. 
Le  malade  se  trouva  bientôt  à  toute  extré- 
mité. Avant  d'expirer,  il  eut  encore  la  conso- 
lation de  faire  une  conquête  à  notre  sainte 
religion. 

Un  des  médecins  avait  à  son  service  un 
jeune  musulman,  âgé  de  dix-sept  ans,  origi- 
naire du  royaume  de  Fez.  Il  s'était  toujours 
montré  irréductible  lorsqu'on  lui  parlait  de  se 
faire  catholique.  Le  médecin  ayant  parlé  de 
lui  au  vénéré  malade  et  lui  ayant  demandé 
s'il  ne  serait  pas  heureux  de  le  voir  :  Faites- 
le  venir,  répondit  d'une  voix  défaillante  le 
moribond.  Il  reçut  le  jeune  homme,  le  sou- 
rire sur  les  lèvres  et  commença  à  lui  parler 
en  sa  langue  avec  une  grande  affection  et  une 
paternelle  bonté.  Ceux  qui  assistèrent  à  l'en- 
tretien n'y  comprirent  rien  ;  mais  lorsqu'ils 
virent  le  jeune  homme  fondre  en  larmes  et 
baiser  le  crucifix,  il  n'y  eut  plus  de  doute  pour 
personne.  Par  son  ardente  charité,  le  P.  Men- 
dez venait  de  gagner  cette  âme  à  Jésus-Christ. 


fo6      LES   JÉSUITES   AUX    PAYS    BARBARESQUES 

Le  pieux  moribond  fit  encore  un  dernier 
effort  pour  chanter  le  Nunc  dimittis  et,  au  mo- 
ment où  il  le  terminait,  rendit  son  âme  à  Dieu. 

Cette  mort  causa  une  grande  émotion  dans 
Madrid.  La  reine,  qui  était  venue  visiter  le 
P.  Mendez  aussitôt  après  son  arrivée,  donna 
des  ordres  pour  qu'on  lui  fît  des  funérailles 
royales.  L'oraison  funèbre  fut  prononcée  par 
un  Père  de  la  Compagnie,  en  présence  de  la 
Cour  et  d'une  immense  multitude.  Voilà, 
dirons-nous  avec  un  des  témoins  de  la  mort 
du  P.  Balthazar  Loyola  Mendez,  «  comment 
Dieu  honore  ceux  qui  s'humilient  pour  son 
amour.  Il  faut  bien  adorer  les  ordres  cachés 
de  la  Providence  de  Dieu  sur  la  mort  de  ce 
saint  roi  ;  lequel  semblait  être  nécessaire  pour 
la  conversion  de  deux  royaumes  dont  il  avait 
été  roi  et  pour  la  conversion  desquels  il  allait 
exposer  sa  vie  en  leur  portant  la  foi.  Dieu 
s'est  contenté  du  désir  qu'il  a  eu  de  la  conver- 
sion de  ces  peuples  et  du  martyre  qu'il 
souhaitait  avec  tant  d'ardeur  *.  » 


1.  Pour  la  rédaction  de  ce  chapitre,  nous  avons  mis  à  pro- 
fit trois  lettres  inédites  publiées  par  les  Études,  sous  le  titre  : 
La  seconde  vie  d'un  sultan  du  Maroc,  numéro  du  20  mai  1910  : 

1°  Lettre  du  P.  Jean  Jallat,  S.  J.,  datée  de  Toulouse, 
29  juillet  1667.  —  Archives  de  l'Aveyron,  D.  561. 

2°  Lettre  anonyme  envoyée  d'Anvers,  le  l,r  juin  1668,  aux 


CHAPITRE   IX  IO7 

Jésuites  de  Malines,  par  le  P.  Henschenius,  qui  l'avait  reçue 
de  Madrid.  —  Archives  de  l'archevêché  de  Malines.  —  Elogia 
generalium,  25»  pièce,  lettre  latine. 

3°  Relation  de  la  mort  du  R.  P.  Balthazar  de  Loyola 
Mendez  (1667),  par  un  religieux  théatin  de  Madrid  qui  se 
trouva  à  la  mort  du  P.  Balthazar.  —  Archives  de  l'Aveyron, 
D.  561. 


CHAPITRE   X 

CAPTIVITÉ    DE    DIX   JÉSUITES    A   ALGER 


Appelés  par  leur  vocation  à  évangéliser  les 
contrées  les  plus  lointaines  du  globe,  les  Jé- 
suites étaient  continuellement  exposés  pen- 
dant la  traversée  à  tomber  entre  les  mains  des 
pirates.  La  perspective  d'un  long  et  dur  escla- 
vage n'était  pas  capable,  toutefois,  d'enchaî- 
ner leur  zèle  et  de  refroidir  leur  ardeur,  lors- 
qu'il s'agissait  de  la  conquête  et  du  salut  des 
âmes.  Sans  parler  des  cas  isolés,  il  arriva 
plus  d'une  fois  que  des  légions  entières  de 
ces  hérauts  de  la  bonne  nouvelle  devinrent 
la  proie  de  ces  farouches  écumeurs  des  mers. 
Dans  ces  chasses,  les  corsaires  calvinistes 
étaient  non  moins  à  redouter  que  les  Sarra- 
sins. Heureusement  tous  ne  portaient  pas  au 
cœur  la  rage  féroce  du  huguenot  Jacques 
Sourie,  corsaire  de  Dieppe.  Sous  le  titre  de 
vice-amiral  de  Jeanne  d'Albret,  reine  de  Na- 


CHAPITRE   X  IO9 

varre,  ce  mortel  ennemi  des  catholiques  par- 
courait l'Océan  et  cherchait  par  tous  les 
moyens  à  intercepter  aux  missionnaires  la 
route  des  Indes. 

Personne  n'ignore  l'affreux  massacre  qu'il 
fit  de  quarante  Jésuites  capturés  en  vue  de  l'île 
de  Palma  sur  le  vaisseau  le  Saint- Jacques,  en 
cours  de  route  pour  les  Indes.  Le  P.  Ignace 
d'Azevedo  était  le  chef  de  cette  héroïque  pha- 
lange composée  en  grande  partie  de  jeunes 
novices.  Après  avoir  été  abreuvés  d'outrages 
par  les  vainqueurs,  frappés  à  coups  de  mous- 
quet, à  coups  d'épée  et  de  poignard,  ils  furent 
tous  précipités  dans  les  flots.  Cet  horrible 
carnage  eut  lieu  le  i5  juillet  1570.  Sainte 
Thérèse,  dans  sa  solitude  d'Avila,  vit  monter 
au  ciel,  couronnés  de  gloire,  cette  vaillante 
troupe  de  martyrs. 

Quoique  animé  d'une  haine  acharnée  contre 
les  papistes  en  général  et  les  Jésuites  en  par- 
ticulier, le  fameux  corsaire  calviniste  Simon 
Danza  ne  poussa  pas  toutefois  la  barbarie 
jusqu'à  se  souiller  les  mains  du  sang  de  dix 
Jésuites  qu'il  captura  en  1608.  Leur  captivité 
n'en  fut  pas  pour  autant  moins  longue  ni  moins 
affreuse. 

Vers  la  fin  de  l'année  1608,  le  P.  Biaise 
Bailo,  professeur  de  philosophie  à  Majorque 


110      LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

(îles  Baléares),  reçut  l'ordre  d'accompagner  les 
jeunes  religieux,  ses  élèves,  à  Valence,  pour  y 
étudier  la  théologie.  Les  Frères  scolastiques 
Jean  Humanes  et  Pierre  Claver  s'étaient  déjà 
embarqués  en  novembre  dans  le  petit  port  de 
Soller  et  étaient  arrivés  sans  encombre.  Les 
autres  étudiants  :  Gabriel  Alegre,  Antoine  Mar- 
quez, Joseph  Fuentes  et  Onuphre  Serra,  par- 
tirent le  7  décembre  avec  les  PP.  Biaise  Bailo 
et  Pierre  Planes.  Trois  élèves  externes  du 
cours  de  philosophie  :  Jean  Alcover,  Raymond 
Gual  et  Raymond  Anglada,  s'étaient  adjoints 
à  eux.  Ils  avaient  été,  trois  jours  auparavant, 
admis  dans  la  Compagnie  de  Jésus  en  qualité 
de  novices.  Un  quatrième  étudiant  externe, 
nommé  Michel  Sanseloni,  se  rendait  également 
à  Valence  avec  l'intention  de  solliciter  son 
admission.  Enfin,  à  tous  ces  jeunes  religieux 
il  faut  ajouter  le  Frère  scolastique  Jérôme  Lo- 
pez,  originaire  de  Gandie,  entré  dans  la  Com- 
pagnie de  Jésus  dans  le  courant  de  mai  de 
l'année  1604.  Il  avait  étudié  les  belles-lettres 
à  Gérone  et  avait  commencé,  en  1608,  sa  phi- 
losophie à  Majorque.  Malheureusement,  son 
inconstance,  son  peu  d'amour  du  travail  et  de 
la  pratique  des  observances  religieuses  avaient 
fini  par  contraindre  les  supérieurs  à  le  ren- 
voyer de  la  Compagnie.  Le  P.  Jean  Torrens, 


CHAPITRE   X  III 

recteur  du  collège  de  Majorque,  était  chargé  de 
l'exécution  par  ordre  du  P.  Provincial.  Toute- 
fois, le  P.  Jérôme  Lopez  ne  devait  être  averti 
de  la  triste  nouvelle  qu'à  son  arrivée  en  terre 
ferme.  Nous  verrons  dans  la  suite  de  notre  ré- 
cit par  quelle  voie  providentielle  il  fut  tiré  de 
son  insouciance  et  raffermi  dans  sa  voca- 
tion. 

Nos  voyageurs  montaient  la  Vellina,  venant 
de  Palerme  et  se  rendant  à  Alicante.  Comme 
ce  bâtiment  avait  subi  de  longs  retards  dans 
son  voyage,  par  suite  des  accalmies  et  des 
fortes  chaleurs,  il  avait  fait  escale,  vers  les  pre- 
miers jours  d'octobre,  dans  le  port  de  Major- 
que pour  se  ravitailler.  Il  portait  à  son  bord 
un  des  fils  du  marquis  de  Villena,  vice-roi  de 
Sicile,  et  une  partie  considérable  des  riches- 
ses de  sa  maison.  Une  compagnie  de  mous- 
quetaires le  montait  pour  protéger  les  voya- 
geurs et  la  cargaison  contre  les  corsaires. 

Partie  de  Majorque  le  9  décembre,  la  Vel- 
lina se  trouvait,  le  i3,  dans  le  voisinage  d'I- 
viza,  lorsque  soudain  le  fameux  corsaire  cal- 
viniste Simon  Danza  Fattaqua  avec  sa  galiote 
bien  armée  et  deux  autres  bâtiments.  Les  sol- 
dats de  la  Vellina  se  défendirent  avec  intrépi- 
dité et  courage  et  périrent  à  peu  près  tous 
dans  le  combat.   La  résistance  n'étant  plus 


112     LES    JÉSUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

possible,  le  navire  espagnol  se  rendit  et  tousles 
passagers  faits  captifs  furent  conduits  à  Alger. 

Il  serait  difficile  de  dire  tout  ce  qu'eurent  à 
souffrir  les  dix  Jésuites,  pendant  les  quatre 
jours  que  dura  la  traversée.  A  peine  débar- 
qués, on  les  jeta,  avec  les  autres  esclaves, 
dans  un  étroit  et  humide  cachot.  C'est  dans 
cet  affreux  séjour  qu'ils  passèrent  les  fêtes  de 
Noël.  Elles  furent  encore  rendues  plus  tristes 
par  la  mort  du  jeune  Michel  Sanseloni  qui 
succomba  aux  souffrances  et  aux  mauvais 
traitements  endurés  pendant  la  traversée  et  la 
courte  durée  de  sa  captivité. 

A  leur  arrivée  à  Alger,  les  Pères  reçurent  la 
visite  d'un  prêtre  catalan.  Il  se  jeta  à  leur  cou, 
les  embrassa  affectueusement  et  leur  dit  avec 
larmes  :  «  Dieu  soit  loué  !  mes  Pères.  Je  lui 
demandais  depuis  longtemps  dans  mes  prières 
d'envoyer  des  prêtres  dans  cette  ville,  pour 
secourir  tant  de  malheureux  esclaves.  Je  rends 
grâces  au  ciel  d'avoir  été  exaucé.  Prenez  bon 
courage,  vous  trouverez  ici  un  vaste  champ 
pour  exercer  votre  zèle  et  votre  charité.  » 
Ce  digne  prêtre  avait  été  captif.  Après  son  ra- 
chat il  ne  voulut  pas  s'éloigner  des  pauvres 
chrétiens  esclaves,  privés  de  tout  secours  reli- 
gieux, grandement  exposés  à  se  perdre  et  à 
renier  leur  foi. 


CHAPITRE   X  Il3 

Sept  jours  après  leur  arrivée  à  Alger,  les  Jé- 
suites furent  tirés  de  leur  cachot  pour  être  ven- 
dus sur  la  place  publique.  On  leur  examina 
les  dents,  les  bras,  la  callosité  des  mains  et  des 
pieds,  comme  s'il  se  fût  agi  de  bêtes  de  somme. 
Les  PP.  Bailo  et  Planes  furent  cédés  à  Ali 
Monzor  pour  la  somme  de  3,ooo  réaies  *  castil- 
lans chacun.  Les  deux  frères  Jérôme  Lopez  et 
Onuphre  Serra  furent  achetés  par  Simon  Danza 
pour  la  somme  de  4>o5o  réaies  castillans.  Il 
les  revendit  pour  le  même  prix  à  Mami  Espag- 
nol. Le  féroce  corsaire  se  servit  de  tous  les 
moyens  pour  faire  apostasier  les  deux  jeunes 
Jésuites. 

Un  jour  entre  autres,  Danza  fit  appeler  le 
P.  Jérôme  Lopez  et  lui  dit  d'un  air  courroucé  : 
«  Tu  vas  te  faire  Turc  ou  luthérien,  il  n'y  a  pas 
de  milieu.  Si  tu  te  fais  Turc,  tu  obtiendras,  avec 
la  liberté,  des  titres  de  noblesse;  si  tu  te  fais 
luthérien,  non  seulement  tu  seras  libre,  mais 
ma  protection  t'est  assurée,  sans  parler  des 
nombreux  avantages  dont  tu  jouiras.  —  Je  ne 
veux  être  ni  Turc  ni  luthérien,  répondit  avec 
fermeté  le  Frère,  et  je  suis  prêt  à  donner  ma 
vie,  plutôt  que  de  renoncer  à  ma  religion.  — 


1.  Le  reale  est  une  monnaie  de  cuivre  espagnole  valant 
environ  25  centimes. 

8 


Il4      LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

Ah!  je  vous  connais,  maudits  chiens  de  Jé- 
suites, s'écria,  en  écumant  de  rage,  le  farouche 
hérétique;  je  sais  bien  qu'il  n'y  a  rien  de  bon 
à  attendre  de  vous;  aussi,  allez  au  diable  et 
que  je  ne  vous  revoie  plus  !  » 

Le  même  Frère  Lopez,  beau  jeune  homme, 
dans  toute  la  fraîcheur  de  l'adolescence,  eut 
pareillement  à  subir  de  nombreux  assauts  de 
la  part  de  vils  Turcs  qui  voulaient  attenter  à  sa 
vertu.  Il  résista  toujours  avec  un  courage 
héroïque  aux  sollicitations  de  ces  suppôts  de 
l'enfer  et  supporta  avec  une  admirable  patience 
tous  les  coups  et  mauvais  traitements  dont  ils 
l'accablaient.  A  la  tombée  de  la  nuit,  le  F.  Lo- 
pez venait  demander  sa  ration  de  pain  d'avoine. 
C'était  la  femme  de  son  maître,  vieille  rené- 
gate italienne,  âgée  de  plus  de  soixante-dix 
ans,  qui  la  lui  donnait  habituellement.  Tou- 
chée, sans  doute,  de  compassion  pour  le  jeune 
captif,  elle  ajoutait,  en  cachette,  un  pain  de 
froment  à  la  ration  convenue. 

Or,  il  arriva  qu'un  jour  le  P.  Jérôme  Lopez 
la  trouva  à  genoux  et  en  prière.  «  Fatima,  — 
c'était  son  nom  —  mais  que  fais-tu  là  ?  — 
N'est-ce  pas  Y  Ave  Maria  (Angélus)  des  chré- 
tiens? —  Tu  dis  vrai.  »  Et  Fatima  d'ajouter  : 
«  Moi  aussi,  je  dis  Y  Ave  Maria  et  salue  Notre- 
Dame.  »  Sortant  alors  un  chapelet  de  son  sein 


CHAPITRE    X  Il5 

et  le  montrant  :  «  Au  milieu  de  mes  malheurs, 
s'écria-t-elle  avec  émotion,  je  n'ai  jamais  passé 
un  jour  sans  le  réciter.  De  plus,  j'ai  gardé  tous 
les  jeûnes  de  l'Eglise  et  je  n'ai  jamais  mangé 
de  viande  le  vendredi,  bien  que  les  Maures 
voulussent  m'en  faire  manger.  »  Le  F.  Lopez 
la  félicita  d'être  restée  fidèle  à  la  religion  sur 
ces  différents  points,  puis  ajouta  :  «  Remarque 
bien,  Fatima  :  cela  ne  suffît  pas  pour  être  sau- 
vée. Il  faut  encore  et  surtout  confesser  Jésus- 
Christ  que  tu  as  renié  publiquement.  —  Si  je 
le  fais,  répliqua-t-elle  tristement,  ils  me  brûle- 
ront toute  vive...  Prie  bien  pour  que  le  bon 
Dieu  arrange  ma  malheureuse  situation.  »  Le 
F.  Lopez  en  conféra  avec  le  P.  Bailo.  Muni 
de  pleins  pouvoirs  par  Rome,  ce  dernier  récon- 
cilia en  secret  avec  l'Eglise  la  vieille  Fatima, 
après  avoir  entendu  sa  confession. 

Les  Frères  Marquez,  Alegre,  Fuentes  et 
Anglada  furent  vendus  à  Ali  Pichenino  :  le 
F.  Marquez  pour  i,75o  réaies;  le  F.  Alegre 
pour  1,570;  le  F.  Fuentes  pour  1,750  et  le 
F.  Anglada  pour  2,810.  Le  F.  Gual,  en  rai- 
son de  sa  belle  prestance  et  de  son  extérieur 
fort  avantageux,  attira  les  yeux  d'un  grand 
nombre  d'acheteurs.  Un  capitaine  turc  du 
nom  de  Musoli,  homme  vicieux  s'il  en  fut, 
s'éprit  de  lui  et  résolut  d'en  faire  l'acquisition 


Il6      LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

coûte  que  coûte.  Il  y  eut  surenchère  et  le  prix 
monta  jusqu'à  4*828  réaies.  Le  F.  Alcover  fut 
cédé  à  Mohamed  Banaddi  pour  2,400  réaies 
castillans. 

En  apprenant  la  triste  nouvelle  de  la  capti- 
vité des  Pères,  à  Alger,  le  P.  Jean  Torres, 
recteur  du  collège  de  Majorque,  en  avisa  aus- 
sitôt le  P.  Provincial,  Ferdinand  Ponce,  et  le 
P.  Général.  Il  écrivit  aussi  au  P.  Coton,  le 
priant  d'obtenir  du  roi  de  France  et  du  gou- 
verneur de  la  Provence  des  lettres  patentes 
pour  Simon  Danza  et  les  consuls  français 
d'Alger  Vincent  Prats  et  Pierre  Viaz,  inter- 
médiaires obligés  dans  les  rachats  de  captifs. 
Le  P.  Recteur  fit  également  toutes  les  dili- 
gences nécessaires  pour  réunir  la  somme 
destinée  à  la  rançon. 

Entre  temps  les  captifs  avaient  beaucoup  à 
souffrir  de  leur  triste  situation.  Ils  avaient 
l'écurie  pour  logement  ;  le  sol  nu  ou  le  fumier 
leur  tenait  lieu  de  lit.  Ils  avaient  pour  toute 
nourriture  deux  pains  d'orge  et  de  l'eau  comme 
boisson.  Leur  vêtement  consistait  en  une 
grosse  capote  de  serge  qui  leur  servait  aussi 
de  manteau.  Ils  ne  pouvaient  sortir  dans  les 
rues  sans  être  insultés,  frappés  ou  accablés  de 
coups  de  pierres.  Il  serait  trop  long  de  relater 
dans  le  détail  les  mauvais  traitements  dont  ils 


CHAPITRE   X  117 

furent  l'objet  pour  la  conservation  de  leur  foi 
et  de  leur  vertu. 

Le  F.  Alcover  eut  à  subir  les  plus  terribles 
assauts.  Mais  soutenu  par  la  grâce  de  Dieu,  il 
remporta  toujours  la  victoire.  Son  féroce  pa- 
tron se  jeta  jusqu'à  deux  fois  sur  lui  avec  son 
yatagan  pour  le  forcer  à  consentir  à  ses  infâ- 
mes propositions  :  «  Plutôt  mourir  mille  fois 
que  d'offenser  mon  Dieu,  »  répondit  l'héroïque 
religieux.  Heureusement  pour  le  Frère,  ce 
suppôt  d'enfer  reçut  soudain  l'ordre  de  par- 
tir pour  Constantinople.  Vendu  à  un  autre  pa- 
tron, le  F.  Alcover  fut  délivré  de  ce  démon 
incarné. 

Le  F.  Gual  eut  à  subir  des  luttes  plus  lon- 
gues et  non  moins  effroyables.  Son  patron,  le 
prenant  un  jour  à  part,  lui  tint  ce  langage 
caressant  :  «  Mon  fils,  je  n'ai  ni  femme,  ni 
enfants.  Je  t'ai  acheté  pour  faire  de  toi  mon 
fils  et  mon  héritier,  à  la  condition  que  tu  renon- 
ceras à  ta  religion  ».  Il  se  mit  alors  à  le  dé- 
pouiller par  force  de  ses  pauvres  vêtements, 
le  revêtit  de  riches  habits  turcs,  lui  rasa  en- 
suite les  cheveux  en  ne  lui  laissant  qu'une 
natte  et  lui  ceignit  la  tête  d'un  turban.  «  C'est 
en  vain  que  vous  m'avez  fait  violence  pour 
m'habiller  en  renégat,  lui  dit  le  Frère,  avec 
une  sainte  indignation.  Jamais  je  ne  renierai 


Il8     LES    JÉSUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

Jésus-Christ;  jamais  je  n'abandonnerai  ma 
religion.  »  Après  avoir  fait  cette  solennelle 
profession  de  foi,  il  saisit  le  turban,  le  jeta  à 
terre  et  le  foula  aux  pieds. 

Son  féroce  patron  crut  pouvoir  plus  facile- 
ment arriver  à  ses  fins  en  forçant  le  soir  le 
F.  Gual  à  coucher  dans  sa  chambre.  «  Tu  m'as 
acheté,  c'est  vrai,  répondit  le  religieux;  mais 
tue-moi  si  tu  veux,  jamais  je  ne  dormirai  avec 
toi.  »  Cette  réponse  jeta  le  Turc  dans  un  grand 
étonnement.  Il  laissa  le  captif  en  paix  pour 
cette  nuit.  Le  F.  Gual  se  retira  et  alla  tout 
habillé  prendre  un  peu  de  repos  dans  un  coin 
de  la  maison. 

Ce  suppôt  d'enfer  ne  se  tint  pas  pour  battu. 
Il  renouvela  ses  assauts,  mais  sans  plus  de 
succès.  Le  F.  Gual  était  tellement  méconnais- 
sable par  suite  des  blessures  et  des  mauvais 
traitements  dont  son  féroce  maître  l'accablait, 
que  le  F.  Lopez,  étant  venu  le  visiter,  ne  put 
retenir  ses  larmes  en  le  voyant  dans  ce  triste 
état.  «  Ne  pleurez  pas,  lui  dit  le  F.  Gual  ;  ne 
me  plaignez  pas  pour  mes  blessures,  mais  bien 
plutôt  parce  que  la  palme  du  martyre  m'a 
échappé  des  mains.  »  En  effet,  dans  un  trans- 
port de  rage,  son  patron,  après  l'avoir  roué  de 
coups  de  bâton,  l'avait  pendu  avec  un  turban 
pour  achever  sa  victime;  mais  par  une  per- 


CHAPITRE    X  119 

mission  du  ciel  le  lien  se  rompit  comme  un  fil. 
La  rage  du  Turc  se  changea  alors  en  véritable 
frénésie.  S'armant  d'un  énorme  coutelas,  il  le 
brandit  pour  décapiter  le  jeune  religieux.  Le 
coup  ne  fit  qu'une  éraflure,  car  le  bourreau, 
clans  sa  colère  et  son  aveuglement,  avait  frappé 
du  côté  non  tranchant.  Après  cet  affreux  accès 
de  sauvagerie,  le  Turc  tomba  épuisé  sur  le  sol 
et  lâcha  sa  victime. 

Les  PP.  Bailo  et  Planes  eurent  aussi  leur 
part  de  souffrances  et  de  tribulations.  Leur 
cruel  patron  les  tenait  chargés  de  chaînes  et 
de  fers  plusieurs  jours  de  suite,  menaçant  de 
leur  rompre  les  os  et  de  leur  ouvrir  le  ventre, 
s'ils  ne  faisaient  pas  toutes  les  diligences  pos- 
sibles pour  lui  procurer  au  plus  tôt  une  forte 
rançon. 

Pendant  tout  le  temps  que  dura  leur  capti- 
vité, les  Pères  et  les  Frères  eurent  la  liberté  de 
se  visiter.  Ils  se  confessaient  et  communiaient 
tous  les  dimanches,  dans  la  chapelle  du  bagne 
ou  dans  celle  du  consulat  de  France.  Les  deux 
Pères  prêchèrent  aux  captifs  pendant  tout  le 
temps  de  leur  séjour  à  Alger.  Pendant  le  ca- 
rême, ils  donnèrent  une  mission  qui  produisit 
de  grands  fruits  de  sanctification  et  de  salut. 
Le  changement  opéré  chez  le  plus  grand  nom- 
bre fut  tel,  qu'au  dire  des  musulmans  eux- 


120     LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

mêmes,  on  n'avait  pas  vu  depuis  longtemps,  à 
Alger,  des  chrétiens  si  exemplaires  et  si 
fervents. 

Toutefois,  en  Espagne  on  n'oubliait  pas  les 
chers  captifs.  Le  P.  Provincial,  Ferdinand 
Ponce,  à  force  de  démarches  était  parvenu  à 
recueillir  la  somme  exigée  pour  leur  rachat. 
Il  s'empressa  de  la  transmettre  à  Pierre  Viaz, 
consul  de  France  à  Alger,  en  le  priant  d'user 
de  tout  son  pouvoir  pour  mener  à  bien  cette 
affaire  importante.  Dès  qu'il  fut  en  possession 
des  fonds,  Viaz  se  mit  aussitôt  en  relation 
avec  les  PP.  Bailo  et  Planes  pour  s'entendre 
sur  la  façon  de  procéder.  Après  bien  des 
démarches,  des  marchandages  longs  et  péni- 
bles, des  rebuffades  sans  nombre,  les  rachats 
suivants  finirent  par  être  conclus. 

Les  Frères  Marquez,  Alegre,  Fuentes  et 
Anglada  recouvrèrent  la  liberté  contre  la 
somme  de  26,000  réaies  castillans  payée  à  Ali 
Pechinino,  leur  maître.  Les  deux  Frères  Serra 
et  Lopez,  esclaves  de  Mami  Espanol,  furent 
également  rachetés;  mais  le  récit  de  leur  cap- 
tivité ne  fait  pas  mention  de  la  somme  payée 
pour  leur  rançon.  La  délivrance  du  F.  Gual 
fut  de  beaucoup  la  plus  onéreuse.  Son  patron 
exigea  7,000  réaies  et  100  pesos  pour  frais  de 
médecine  pendant  sa  maladie.  Comme  le  Dey 


CHAPITRE   X  121 

d'Alger  voulait  l'acheter  pour  le  même  prix  et 
l'envoyer  en  présent  au  Grand-Turc,  on  le  fit 
se  désister  de  son  dessein  en  lui  versant  la 
somme  de  3, 200  réaies.  Ali  Monzor  exigea 
pour  la  rançon  du  P.  Planes  7,000  réaies.  Le 
F.  Alcover  dut  sa  délivrance  aux  Pères  Ré- 
dempteurs de  la  Très  Sainte  Trinité  et  recouvra 
le  premier  la  liberté.  Toutefois,  le  Conseil  de  la 
douane  s'opposa  à  ce  que  les  Trinitaires  et  les 
esclaves  chrétiens  rachetés  sortissent  du  port 
avant  qu'on  n'eût  remis  en  liberté  la  fille  d'un 
Turc,  retenue  captive  en  Corse,  où  elle  s'était 
faite  chrétienne.  Cette  affaire  traîna  en  lon- 
gueur, de  sorte  que,  racheté  le  premier,  le 
F.  Alcover  fut  le  dernier  à  quitter  Alger.  Le 
départ  du  P.  Bailo  fut  pareillement  retardé  à 
cause  de  la  somme  exorbitante  exigée  par  son 
patron. 

Les  huit  captifs  rachetés  s'embarquèrent  le 
1er  septembre  dans  une  saïque  française,  en 
compagnie  du  consul  Viaz.  Ils  comptaient 
débarquer  à  Valence,  mais  les  vents  contraires 
les  forcèrent  à  se  diriger  sur  Majorque,  où  ils 
arrivèrent  heureusement,  le  3  novembre  1609. 
Il  serait  difficile  de  dépeindre  la  joie  et  l'allé- 
gresse des  Pères  du  collège  de  Majorque  et 
de  la  ville  tout  entière  en  revoyant  les  chers 
captifs,  enfin  rendus  à  la  liberté  après  onze 


122      LES   JÉSUITES    AUX   PAYS   BARRARESQUES 

mois  de  privations,  de  souffrances  et  de  rudes 
combats.  Un  Te  Deum  solennel  fut  chanté  en 
actions  de  grâces  pour  le  bienfait  de  leur 
délivrance  4. 

1.  Cf.  Historia  de  Montesion,  t.  I,  fol.  81  et  suiv.,  et 
Vida  del  P.  Jeronimo  Lopez,  por  el  P.  Juan  Marin,  lib.  I, 
cap.  vin. 


CHAPITRE  XI 

LES  JÉSUITES  ET  LA  RÉDEMPTION  DES  CAPTIFS, 
—  UNE  RÉDEMPTION  A  ALGER  EN  l566 


De  son  vivant,  le  fondateur  de  la  Compa- 
gnie de  Jésus  refusa  toujours  de  s'occuper  des 
œuvres  qui  avaient  pour  but  direct  le  rachat 
des  esclaves  chrétiens.  La  Providence  y  avait 
déjà  largement  pourvu  en  suscitant  les  deux 
grands  Ordres  Rédempteurs  de  la  Très 
Sainte  Trinité  et  de  la  Merci.  Les  gouver- 
neurs de  la  grande  Confrérie  de  Naples  pour 
la  rédemption  des  captifs  ayant  fait  des  dé- 
marches pressantes  auprès  de  lui,  afin  d'en 
obtenir  un  Père  comme  directeur,  il  s'y  re- 
fusa formellement,  déclarant  que  ces  pieuses 
associations,  où  la  question  d'argent  tenait 
tant  de  place,  n'étaient  pas  selon  l'esprit  des 
Constitutions  de  la  nouvelle  Compagnie.  Cette 
réponse  ne  les  rebuta  pas.  Ils  s'adressèrent  au 
vice-roi  de  Sicile,  Jean  de  Vega,  le  suppliant 
d'intervenir  auprès  d'Ignace  pour  le   même 


124     LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

objet.  La  réponse  du  fondateur  de  la  Compa- 
gnie fut  invariable.  «  Cependant,  ajoutait-il 
en  terminant,  un  de  nos  Pères  pourrait  être 
autorisé  à  s'entendre  avec  Votre  Excellence, 
pour  aller  en  Barbarie  faire  la  rédemption,  à 
la  condition,  toutefois,  de  n'avoir  de  compte 
à  rendre  qu'à  elle  et  rien  à  démêler  avec  les 
confrères  de  la  Congrégation.  Je  ne  sais  que 
trop,  en  effet,  par  expérience,  combien  il  est 
difficile  de  contenter  tout  le  monde  dans  ces 
sortes  d'associations.  Il  suffît  qu'un  membre 
sur  cinquante  ne  soit  pas  satisfait,  pour  que 
des  difficultés,  parfois  inextricables,  surgis- 
sent et  créent  de  graves  embarras  i. 

C'est  la  ligne  de  conduite  que  tinrent  les 
supérieurs,  dans  la  suite,  lorsqu'on  fît  appel 
au  zèle  et  au  dévouement  des  Jésuites  pour 
entreprendre  quelque  rédemption  générale. 
«  Ces  rédemptions  générales  avaient  de  grands 
avantages  sur  les  rédemptions  particulières, 
lisons-nous  dans  un  rapport  du  P.  Philémon 
de  la  Motte,  adressé,  en  1719,  au  Bureau  de 
la  Rédemption,  à  Marseille. 

«  Dans  les  rédemptions  générales,  les  Ré- 
dempteurs, outre  la  liberté  qu'ils  procurent 
aux  pauvres  chrétiens,  exercent   encore  les 

1.  Cf.  Cartas  de  S.  Ignacio,  t.  III,  p.  337. 


CHAPITRE   XI  125 

fonctions  de  missionnaires,  administrent  les 
sacrements,  exhortent,  consolent,  fortifient 
dans  la  foi  et  l'espérance  ceux  qu'ils  ne  peu- 
vent pas  racheter,  leur  font  des  aumônes  quand 
la  misère  les  fait  chanceler  dans  la  religion. 
Les  renégats  mêmes  ont  recours  à  eux  pour 
ménager  leur  retour  à  l'Eglise;  en  un  mot, 
la  seule  présence  des  religieux  de  la  Ré- 
demption produit,  de  l'avis  de  MM.  les  con- 
suls, des  biens  infinis  pour  les  esclaves  et 
autres  chrétiens  libres,  et  même  dans  l'esprit 
des  Barbares,  qui  admirent  et  louent  haute- 
ment leur  zèle  et  leur  charité  ;  ce  qui  ne  se 
trouve  point  dans  les  rédemptions  particu- 
lières. 

«  De  plus,  les  esclaves  sont  moins  chers 
dans  les  rédemptions  générales  que  dans  les 
particulières.  Lorsqu'on  demande  un  esclave 
nominatim,  il  est  en  effet  censé  recom- 
mandé, et  le  patron,  qui  le  sait,  le  vend  plus 
cher.  Enfin,  dans  les  rédemptions  générales, 
comme  il  y  a  plusieurs  patrons  qui  ont  besoin 
d'argent  ou  qui  ne  tirent  pas  grand  service 
de  leurs  esclaves,  il  arrive  qu'à  l'envi  l'un  de 
l'autre,  ils  le  relâchent  à  meilleur  mar- 
ché l.  » 

1.  Cf.  Paul  Deslandres,  V Ordre  des  Trinitaires  pour  le 


126      LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

C'est  de  ces  sortes  de  rédemptions  que  les 
Jésuites  furent  chargés,  à  plusieurs  reprises, 
en  Barbarie,  par  les  rois  d'Espagne  et  de  Por- 
tugal. Nous  avons  déjà  parlé  de  celles  de 
Tétouan.  Parmi  les  autres,  nous  insisterons 
plus  particulièrement  sur  celle  qu'entreprit, 
en  i566,  le  P.  de  Torres,  grâce  aux  abon- 
dantes aumônes  laissées  à  sa  mort  par  le 
vaillant  Louis  de  Quixada,  l'ami  de  Don  Juan 
d'Autriche. 

Muni  des  passeports  nécessaires  et  de  let- 
tres de  recommandation  pour  le  Dey  d'Alger, 
les  hauts  fonctionnaires  de  la  douane  et  le 
consul  de  France,  intermédiaires  obligés  pour 
toute  rédemption,  le  P.  de  Torres  débarqua  à 
Alger  dans  les  premiers  mois  de  l'année  i566. 
La  nouvelle  de  son  arrivée  fut  bientôt  con- 
nue dans  toute  la  ville,  grâce  aux  coups  de 
canon  réglementaires  tirés  à  l'apparition  des 
rédempteurs.  Accompagné  du  consul,  le  Père 
alla,  tout  d'abord,  présenter  ses  hommages 
au  Dey  et  lui  offrit  les  présents  d'usage.  Il  fît 
de  même  à  l'égard  des  hauts  employés  de  la 
douane,  pour  gagner  leurs  bonnes  grâces  et 
aplanir  les  voies  pour  les  rachats.  Grâce  à 


rachat  des  captifs,  t.  II;  pièces  justificatives,  n°  268,  p.  383. 
Paris,  Pion,  1903. 


CHAPITRE    XI  I27 

Dieu,  tout  s'annonçait  pour  le  mieux,  lorsque 
soudain  la  ville  fut  mise  en  commotion  par 
un  événement  qui  faillit  coûter  la  vie  au 
Jésuite  rédempteur. 

A  cette  époque  vivait  à  Alger  un  renégat 
grec,  du  nom  d'Asanico.  Jamais  patron  n'avait 
été  pius  féroce  pour  ses  esclaves  que  ce  sup- 
pôt d'enfer.  Il  se  faisait  un  passe-temps  de 
leur  couper  le  nez,  les  oreilles  et  les  forçait 
ainsi  tout  mutilés  à  ramer  sur  sa  galiote.  Etant 
allé,  au  printemps,  avec  les  capitaines  de  cinq 
autres  navires,  faire  une  course,  au  delà  du 
détroit  de  tGibraltar,  ils  résolurent  d'opérer 
une  razzia  de  chrétiens  occupés  à  la  pêche  du 
thon,  dans  un  endroit  appelé  Saint-Sébastien, 
non  loin  de  Cadix.  Le  coup  réussit  à  souhait. 
Mais  les  corsaires  turcs  n'avaient  pas  compté 
sur  l'éveil  donné  aux  habitants  de  la  ville  par 
un  renégat  du  pays  qui  s'était  enfui  après  le 
débarquement. 

Pendant  qu'ils  emmenaient  leurs  prison- 
niers, les  Turcs  furent  soudain  attaqués  par 
un  nombre  considérable  d'habitants.  Ils  lâchè- 
rent en  toute  hâte  leur  proie  pour  regagner 
leurs  navires.  Pour  comble  de  malheur,  ils  les 
trouvèrent  ensablés  à  cause  de  la  marée  basse. 
A  force  de  bras  et  d'épaules  ils  réussirent  à 
en  relancer  quatre  à  la  mer  pendant  qu'ils 


128     LES   JÉSUITES   AUX   PAYS    BARBARESQUES 

tenaient  en  respect  les  assaillants  par  des 
décharges  d'arquebuses.  Seule  la  galiote  d'A- 
sanico  tomba  entre  les  mains  des  chrétiens, 
malgré  des  efforts  désespérés  pour  la  sauver. 
Cadix  célébra  par  une  grande  fête  et  des  ré- 
jouissances publiques  cette  importante  cap- 
ture. On  fît  défiler  dans  les  rues  de  la  ville  les 
nombreux  esclaves  délivrés  et  les  Turcs  faits 
prisonniers. 

Les  anciens  captifs  du  cruel  Asanico  deman- 
dèrent aussitôt  qu'on  lui  fît  justice.  Ils  mon- 
traient leurs  oreilles,  leurs  nez,  leurs  doigts 
coupés  et  les  traces  des  blessures  horribles 
qu'il  leur  avait  faites  sur  le  corps.  Le  corre- 
gidor  instruisit  sans  retard  son  procès.  Le 
féroce  corsaire  fut  condamné  à  la  peine  ca- 
pitale et  sa  tête  fut  exposée  à  l'une  des  portes 
de  la  ville.  Il  reconnut  toutefois  son  erreur  et 
ses  crimes  avant  de  mourir,  se  réconcilia  avec 
l'Eglise  et  donna  des  marques  d'un  sincère 
repentir. 

Or,  vers  ce  même  temps,  un  marchand  de 
Cadix,  grec  de  nation,  nommé  Nicolo,  fut  cap- 
turé par  les  corsaires  algériens  pendant  qu'il 
se  rendait  par  mer  à  Lisbonne.  Conduit  à 
Alger,  il  avait  déjà  négocié  son  rachat,  lors- 
qu'il fut  soudain  reconnu  par  un  des  renégats 
d'Asanico  qui  était  parvenu  à  s'échapper  de 


CHAPITRE   XI  I29 

Cadix  et  était  revenu  à  Alger.  La  nouvelle  de 
la  découverte,  répandue  parmi  les  Turcs,  les 
Maures  et  les  renégats,  souleva  la  plus  vio- 
lente tempête.  Tous  n'avaient  qu'un  désir,  ce- 
lui de  venger  le  trépas  d'Asanico  :  «  A  mort  ! 
A  mort  le  chrétien!  hurlaient-ils  de  toute 
part  ;  il  faut  le  brûler  sans  tarder  !  »  Leur 
rage  était  telle  qu'aucun  chrétien  ne  pouvait 
sortir  sans  être  maltraité,  souffleté  et  meurtri 
de  coups  de  pied  et  de  coups  de  poing. 

Averti  de  ce  qui  se  passait,  Ramadan-Pacha, 
gouverneur  de  la  ville,  ne  fit  aucune  difficulté 
de  livrer  l'esclave  grec  à  la  haine  des  renégats 
en  le  leur  revendant  pour  la  somme  de  cinq 
cents  doubles.  Nicolo  fut  aussitôt  enfermé  dans 
le  bagne  du  renégat  albanais  Mami-Arnaut  et 
chargé  de  fers,  avec  ordre  de  ne  lui  donner 
aucune  nourriture.  Son  arrêt  de  mort  par  le 
feu  fut  fixé  au  25  décembre. 

Le  P.  de  Torres,  révolté  des  traitements 
inhumains  auxquels  l'esclave  chrétien  était  en 
butte,  se  rendit  auprès  du  Pacha  pour  essayer 
de  faire  naître  dans  son  cœur  quelques  senti- 
ments de  justice  et  d'humanité.  Il  le  supplia 
de  sauver  d'une  mort  affreuse  et  cruelle  un 
innocent.  Avertis  de  la  démarche  que  faisait 
le  Jésuite  rédempteur,  les  renégats  se  portè- 
rent en  foule  au  palais,  où  ils  rencontrèrent  le 


l3o     LES   JÉSUITES   AUX   PAYS   BARBARESQUES 

Père.  Celui-ci  les  ayant  conjurés  à  leur  tour 
de  mettre  un  terme  à  leur  cruauté,  ils  répon- 
dirent par  des  cris  de  mort  poussés  non  seule- 
ment contre  Nicolo,  mais  encore  contre  le 
Papa  qui  voulait  leur  arracher  leur  proie.  Ma- 
mi-Arnaut,  voyant  le  danger  réel  que  courait  le 
P.  de  Torres,  s'approcha  aussitôt  de  lui,  et  le 
couvrant  de  son  burnous  en  signe  de  protec- 
tion :  «  Cet  homme,  s'écria-t-il  avec  animation 
en  s'adressant  aux  renégats  forcenés,  doit  être 
à  l'abri  de  toute  injure,  car  il  est  ici  le  repré- 
sentant du  roi  d'Espagne  pour  le  rachat  des 
captifs  espagnols.  Contentez-vous  d'assouvir 
votre  vengeance  sur  l'esclave  grec.  »  Le  Pacha 
ayant  parlé  dans  le  même  sens,  les  renégats 
se  retirèrent  écumant  de  rage. 

Dans  son  ténébreux  cachot,  Nicolo  ne  tarda 
pas  à  être  averti  de  la  mort  cruelle  que  lui 
préparaient  ses  féroces  persécuteurs.  Il  bénit 
le  Seigneur  de  l'avoir  choisi  pour  glorifier  son 
saint  nom,  au  milieu  de  cette  nation  barbare 
et  infidèle.  Il  put  se  confesser  à  un  Père  trini- 
taire,  esclave  comme  lui,  et  recevoir  tous  les 
secours  de  la  religion.  Il  attendit  tout  le  jour 
de  Noël  ses  bourreaux,  mais  ils  ne  se  présen- 
tèrent que  le  lendemain,  fête  de  saint  Etienne, 
premier  martyr. 

Vers  l'heure  de  midi,  trente  à  quarante  re- 


CHAPITRE    XI  l3l 

négats,  accompagnés  de  chaouchs  exécuteurs 
de  la  justice,  se  rendirent  au  bagne  de  Nicolo. 
On  lui  ôta  ses  chaînes  et  on  le  conduisit  à  Bab- 
el-Oued, au  milieu  des  vociférations  et  des 
insultes  de  la  populace.  Arrivé  sur  le  lieu  du 
supplice,  on  l'attacha  à  une  ancre  renversée 
dont  la  tige  était  fixée  en  terre,  puis  on  amon- 
cela autour  de  la  victime  du  bois  en  quantité 
auquel  on  mit  le  feu.  Nicolo  fut  bientôt  envi- 
ronné par  les  flammes.  Le  martyr,  sans  faire 
le  moindre  mouvement,  pria  à  haute  voix,  avec 
une  ferveur  toute  céleste,  pendant  l'espace  de 
trois  quarts  d'heure,  puis  inclina  la  tête  et 
rendit  à  Dieu  son  âme  vaillante. 

Les  renégats,  auxquels  s'adjoignit  une  nuée 
d'enfants,  lapidèrent  alors  le  cadavre  avec  la 
fureur  de  bêtes  fauves.  Le  feu  continua  son 
œuvre  de  destruction  toute  la  nuit.  Les  chré- 
tiens ne  trouvèrent  le  lendemain  que  des  restes 
d'ossements  qu'ils  emportèrent  secrètement 
pour  les  ensevelir  dans  leur  cimetière. 

Le  P.  de  Torres  venait  d'assister  à  une  de 
ces  scènes  de  cruauté  dont  l'horreur  dépassait 
tout  ce  qu'il  avait  pu  lire  dans  les  récits  trai- 
tant des  souffrances  et  de  la  mort  cruelle  in- 
fligées aux  pauvres  esclaves  chrétiens  de  Bar- 
barie. Son  cœur  en  fut  douloureusement 
angoissé.  Il  le  fut  davantage  encore  à  la  pen- 


l32      LES   JÉSUITES   AUX    PAYS   BARBARESQUES 

sée  qu'il  ne  pouvait  rendre  à  la  liberté  qu'une 
minime  partie  de  ces  malheureux,  ensevelis 
tout  vivants  dans  d'affreux  cachots  et  sans 
cesse  exposés  à  renier  leur  foi.  Il  les 
consola  de  son  mieux,  leur  promit  de  s'inté- 
resser à  leur  sort  et  fit  voile  vers  l'Espagne 
avec  sa  précieuse  cargaison  de  captifs  rache- 
tés i. 


1.    Cf.    Soirées   algériennes,    par   l'abbé    Léon    Godard. 
Septième  soirée,  p.  137. 


CHAPITRE  XII 

CONCLUSION 


Comme  on  a  pu  s'en  rendre  compte  dans  le 
cours  de  ce  travail,  l'action  des  Jésuites  ne 
s'exerça  que  par  intermittence  dans  les  États 
Barbaresques.  Il  n'y  a  en  cela  rien  d'étonnant, 
si  l'on  se  rappelle  que  l'évangélisation  de  ces 
contrées  était  confiée,  depuis  des  siècles,  aux 
dignes  fils  de  saint  François  et  aux  intrépides 
religieux  rédempteurs  des  ordres  de  la  Tri- 
nité et  de  la  Merci,  sans  parler  de  l'admirable 
saint  Vincent  de  Paul  et  de  ses  fils  qui  vinrent 
encore  plus  tard  arroser  de  leurs  sueurs  ces 
contrées  infidèles.  Les  Jésuites  ne  firent  que 
leur  prêter  main-forte,  sur  la  demande  des  rois 
d'Espagne  et  de  Portugal  ou  des  gouverneurs 
des  places  occupées  sur  le  littoral. 

Ces  appels  répétés  au  zèle  et  au  dévouement 
des  religieux  de  la  Compagnie  de  Jésus,  dans 
les  entreprises  les  plus  diverses  et  les  plus  ar- 
dues, montrent  en  quelle  haute  estime  étaient 
tenus  les  fils  d'Ignace  de  Loyola.  Les  souve- 


l34      LES   JÉSUITES    AUX   PAYS    BARBARESQUES 

r 

rains  de  ces  mêmes  Etats  devaient  leur  en 
donner  des  preuves  encore  plus  éclatantes,  en 
confiant  à  leurs  soins  l'évangélisation  des  im- 
menses contrées  du  Nouveau  Monde,  décou- 
vertes par  les  Vasco  de  Gama,  les  Albuquer- 
que,  les  Christophe  Colomb,  les  Cortes  et  tant 
d'autres  intrépides  conquistadores  ou  descu- 
bridores.  Personne  n'ignore  les  merveilles  de 
transformations  opérées  par  les  missionnaires 
jésuites  chez  les  peuplades  sauvages  ou  anthro- 
pophages de  ces  lointaines  contrées. 

Lorsqu'en  i83o,  après  de  longs  siècles  de 
barbarie,  nos  armes  victorieuses  rendront  la 
liberté  aux  mers,  et  donneront  l'Algérie  à  la 
France,  les  Jésuites  seront  appelés  dès  les  pre- 
mières années  de  la  conquête,  pour  féconder, 
de  leurs  sueurs  ces  immenses  régions.  A 
l'exemple  de  leurs  frères  d'Espagne  et  de  Por- 
tugal, ils  se  dépenseront  sans  compter  pour 
faire  briller  et  triompher  la  Croix  là  où  pen- 
dant tant  de  siècles  avait  dominé  le  superbe 
Croissant. 


FIN 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Avant-propos v 

Préface 1 

Chapitre  premier.  —  Les  États  barbaresques,  l'Espagne  et 
les  Jésuites 3 

Chapitre  IL  —  Les  Jésuites  prennent  part  à  l'expédition 
d'Africa,  en  Tunisie  (1550) 11 

Chapitre  III.  —  Au  secours  d'Africa  (1551).  Plan  d'Ignace 
de  Loyola  pour  débarrasser  la  Méditerranée  des  Cor- 
saires            25 

Chapitre  IV.  —  Les  Jésuites  prennent  part  à  l'expédition 
de  Mostaganem,  entreprise  par  le  comte  de  Alcandete, 
gouverneur  d'Oran,  en  1558 39 

Chapitre  V.  —  Les  Jésuites  à  Oran  pendant  le  gouverne- 
ment de  cette  ville  par  les  Borgia  (1566-1571)  ....        46 

Chapitre  VI.  —  Les  Jésuites  à  Ceuta  et  dans  les  bagnes  de 
Tétouan  (1548-1554) 55 

Chapitre  VIL  —  Les  Jésuites  au  siège  de  Mazagan  (1562). 
—  Création  d'une  résidence  de  la  Compagnie  dans  cette 
ville 73 

Chapitre  VIII.  —  Expédition  du  roi  Don  Sébastien  de  Por- 
tugal. —  Les  Jésuites  à  la  bataille  d'Alcazar-Kébir.  — 
Leur  captivité  à  Fez  (1578) 83 


l36  TABLE   DES   MATIERES 

Chapitre  IX.  —  Un  sultan  du  Maroc  se  convertit  et  se  fait 
Jésuite  (1656) 97 

Chapitre  X.  —  Captivité  de  dix  Jésuites   à  Alger  (1608).      108 

Chapitre  XI.  —  Les  Jésuites  et  la  rédemption  des  captifs. 
—  Une  rédemption  à  Alger  en  1566 123 

Chapitre  XII.  —  Conclusion 133 


BESANÇON.  —    IMPRIMERIE   JACQUES    ET   DEMONTROND. 


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